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Covid – La dernière chance

-6% à -8% ! Telle pourrait être la baisse des émissions de CO2 dans le monde en 2020. Du jamais vu ! Ce que 40 ans de conférences internationales sur le climat n’ont pas réussi à faire, un minuscule virus l’a fait.

Jusqu’ici, les nouvelles étaient mauvaises. Les scientifiques sont de plus en plus alarmistes concernant les conséquences du réchauffement climatique. Leurs modèles et de nouvelles mesures montrent de plus en plus de boucles de rétroaction positive qui accélèrent le réchauffement, et les effets de celui-ci. On sait que des zones où vivent des milliards d’êtres humains vont devenir invivables, ou avoir une production alimentaire très dégradée, ou soumises à des phénomènes météorologiques catastrophiques. C’est en milliards de victimes, disent les scientifiques, que vont se compter chaque degré en plus de réchauffement climatique.

Mais rien ne changeait. Aux États-Unis, au Brésil et dans d’autres pays, les populistes au pouvoir ont abandonné toute protection de l’environnement. Presque partout ailleurs, les dirigeants politiques ont de beaux discours, mais ne font guère mieux. Dans les priorités des gouvernements, le climat passe après la croissance, le pouvoir d’achat, les retraites ou la sortie du nucléaire. Tous espèrent une « croissance verte », où le PIB pourrait augmenter et les émissions de CO2 baisser en même temps. Mais c’est une utopie : depuis 50 ans, pour chaque point de PIB gagné au niveau mondial, il y a eu 0.6% en plus de CO2, et ce ratio ne s’améliore pas.

C’est cette activité économique tant voulue, tant recherchée que le coronavirus chamboule complètement, et durablement. Nous n’allons pas rentrer dans les détails, tant cette histoire est racontée par les médias. Le point important est que les émissions de CO2 baissent parce que l’activité économique baisse aussi, pratiquement en proportion, et ce bien plus que n’ont pu le faire toutes les initiatives telles que les mécanismes de quotas, les accords de Kyoto et autres régulations . Beaucoup de mesures pour réduire les émissions sont récessives, elles freinent l’activité économique, et c’est pour ça que les gouvernements sont aussi frileux que possible pour les appliquer. Mais le coronavirus n’a que faire de nos états d’âme et notre propension à minimiser les risques lointains.

Avec cette épidémie, l’espoir renait que nos petits-enfants puissent vivre sur une planète pas trop ravagée par les conséquences du réchauffement climatique. La condition en effet est que l’augmentation maximum d’ici à 2100 soit inférieure à deux degrés, et, pour cela, il faut que les émissions planétaires baissent de 4% par an. Un Covid supplémentaire tous les 2 ans, et c’est gagné !

Bien sûr, les gouvernements vont essayer, et c’est compréhensible, de tout faire pour relancer la machine économique, arrêter l’hémorragie des emplois, faire rentrer des recettes fiscales pour satisfaire les demandes des populations. De leur côté, les partis « de gauche » et « écologistes » voudront infléchir vers un mode moins carboné, mais peu sont prêts à expliquer aux électeurs que cela passe par une réduction du PIB, donc des retraites, du pouvoir d’achat ou des budgets pour les hôpitaux. Aucun n’est prêt à admettre que, de facto, la « société post-croissance » est une une société en récession.

Mais ces tentatives, qui peuvent fonctionner un moment, seront probablement vaines. D’une part, même si des traitements sont trouvés relativement rapidement (ce qui est loin d’être sûr ), les conséquences de la crise sanitaire seront longues et il y aura tout un tas de réactions en chaîne qui feront se réduire l’activité de nombreux secteurs économiques. D’autre part, et c’est sans doute le plus important, nous touchons des limites physiques de la planète, en particulier concernant le pétrole. Nous avions atteint le pic de production du pétrole conventionnel en 2008, et l’essentiel de l’augmentation depuis était dû au pétrole de schiste américain. Or la production de celui-ci commençait à s’infléchir depuis quelques années, pour des raisons géologiques. En conséquence, le maximum de production de pétrole, tout liquide, a été atteint en novembre 2018. Le coronavirus accélère cette décroissance de la production pétrolière, car en détruisant la demande, il détruit aussi une partie des moyens de production, du fait des faillites, réduction des investissements et dégradation des infrastructures sous-utilisées.

Trump aura beau mettre des milliards, l’industrie pétrolière ne pourra plus atteindre le niveau d’avant-crise, et la production va baisser, inéluctablement. Certes, on aura des rebonds, et les états vont faire tout leur possible pour produire de l’énergie par d’autres moyens – on le voit par exemple actuellement en Chine, qui relance massivement la construction de centrale au charbon. La croissance va repartir, un certain temps, dans certaines zones, mais elle sera bloquée à un moment ou un autre par la contrainte pétrolière – un peu comme cela a eu lieu avec les chocs pétroliers de 1973, 1979 et 2018. Sauf que, cette fois, la géologie limitera nos velléités à ce que le monde continue comme avant. Et il ne faut pas compter sur les énergies renouvelables, le nucléaire ou l’exportation des réserves de l’arctique – les ordres de grandeur n’y sont pas. La décroissance énergétique est inévitable – tout au plus peut-on la limiter et éviter un crash trop brutal.

Certes les conséquences sociales de ces crises dans les prochaines décennies vont probablement être terribles, et pourraient conduire à des régimes autoritaires, des guerres, des millions de réfugiés. Il eût mieux valu que le Monde prenne une autre direction, par exemple après le rapport Meadows sur les limites de la croissance. Il eût été préférable qu’on développe une vision de la prospérité qui ne soit pas basée sur le pouvoir d’achat et la croissance du PIB, qu’on réduise les inégalités dans le monde, qu’on sorte des énergies fossiles avant d’y être forcé. On aurait mieux fait de limiter le libre-échange et la financiarisation de l’économie, et d’intégrer le coût réel des externalités écologiques de nos activités productrices.

Mais on ne l’a pas fait, et il n’est plus temps de changer sans douleur, de trouver des solutions technologiques etc. Pour citer Churchill, « le temps de la procrastination, des demi-mesures, de l’apaisement des craintes, des expédients déconcertants et des délais touche à sa fin. Nous voici à l’aube d’une période de conséquences » . Face au risque croissant d’emballement du climat, ce coronavirus, associé au pic de production de pétrole, va nous contraindre de changer nos modèles économiques et nos modes de vie, et, peut-être, de réussir ce que nous n’avons pas réussi à faire depuis 40 ans : faire baisser fortement les émissions de CO2. Ce pourrait être une chance pour que nos petits-enfants héritent d’une planète vivable. Ce n’est pas rien. Pour paraphraser Hans Jonas, nous sommes obligés « d’agir de façon à ce que les conséquences de nos actions soient compatibles avec la persistance d’une vie humaine sur Terre« . Jonas parlait d’une « vie authentiquement humaine » – c’est à nous de faire qu’il en soit ainsi.

Car cette chance, il faut la mettre à profit. La vie de millions de personnes va être chamboulée par les récessions à venir, avec de fortes montées du chômage et de l’austérité. Mais ça serait arrivé sans Coronavirus. Celui-ci est un accélérateur, bienvenu au regard de l’urgence climatique. Surtout, ces mois de confinements ont profondément changé les esprits, rendant, espérons-le, peut être plus acceptables d’autres politiques concernant les transports, le logement, les loisirs, l’industrialisation – toutes choses qu’on sait indispensable à la lutte contre le réchauffement climatique. Il nous a aussi rappelé au réel, et notre relation à la science a sans doute changé dans le bon sens. Ce faisant, on peut espérer que les thèses complotistes ou populistes ne se développeront pas trop, et que la décroissance, imposée mais comprise et acceptée, sera perçue comme une trajectoire de moindre mal pour éviter la barbarie.

Covid-19 pourrait être une chance, sans doute la dernière. Ne la gâchons pas.

Reférences:

Gaz Naturel et Climat

9 ans après avoir écrit un article sur les dangers du gas comme source énergétique, il est temps de faire une mise à jour. Comme on pouvait s’y attendre, la situation ne s’est pas arrangée.

La France est ainsi devenu le premier importateur Européen de gaz de schistes. Ceci alors que l’exploitation des gaz de schistes est interdite dans notre pays, et qu’on est supposé se débarrasser des énergies fossiles. 

Les Allemands, eux, vont enfin réussir à doubler le gazoduc North Stream pour importer du gaz russe. Un projet à 10 milliards d’Euros. Et ils ont un terminal méthanier en projet, histoire de pouvoir en plus importer du gaz de schistes US. Qui peut croire qu’ils veulent sortir des énergies fossiles? 

Tout vas donc bien pour le gaz. La production augmente dans le monde (+4.5% en 2018), il y a de plus de pipelines et de terminaux méthaniers, .. Voir ce document pour quelques chiffres: https://www.iea.org/gas2019/

Coté production, il en reste dans quelques régions du Monde, et le pic mondial devrait être après 2030. Mais l’Europe (essentiellement Mer du Nord et Pays-Bas) a passé son pic de production il y a quelques années , et comme la consommation se maintien malgré nos discours sur le climat, il y a de plus en plus d’importation.  

Cerise sur le gâteau, il y a peu de protestations, car le gaz dit « naturel » est  relativement peu cher, et il supposé être mieux pour le climat que le pétrole et le charbon. Les lobbys, surfant sur la libéralisation du secteur de l’énergie, ont fait un super boulot,  (en se servant notamment du mouvement écolo). 

Mais c’est faux: si on prends en compte les fuites (lors de la production, dans les pipeline ou dans les réseaux), et compte tenu du très fort pouvoir de réchauffement global du méthane, le gaz a impact du même ordre de grandeur que le fioul ou le charbon.

Les études montrent en particulier que le gaz que nous importons des USA est aussi polluant que le charbon, et toute mesure qui conduirait à une augmentation de la consommation de gaz aggravera les catastrophes climatiques à venir.

Le méthane est le gaz à effet de serre qui croit le plus vite, ce qui en fait une inquiétude majeure concernant l’avenir de l’homme sur Terre. 

Peut on espérer une prise de conscience ? 

Pour en savoir plus:

Des Nouvelles du Peak-Oil

Les choses se précisent concernant l’évolution de la production de pétrole. Voici quelques informations, avec leurs sources: 

  • Dans son dernier rapport paru fin 2018, l’AIE (Agence Internationale de l’Energie)  confirme que la production mondiale de pétrole conventionnel (près des 3/4 de la production totale de pétrole) « a franchi un pic en 2008 à 69 millions de barils par jour (Mb/j), et a décliné depuis d’un peu plus de 2,5 Mb/j ».   
  • Dans ce même rapport, l’AIE estimait que « Le risque de resserrement de l’offre est particulièrement prégnant pour le pétrole. Ces trois dernières années, le nombre moyen de nouveaux projets approuvés de production de pétrole conventionnel ne représente que la moitié du volume nécessaire pour équilibrer le marché jusqu’en 2025, compte tenu des perspectives de demande du scénario « Nouvelles politiques ». Il est peu probable que le pétrole de schiste prenne le relais à lui seul. Nos projections prévoient déjà un doublement de l’offre de pétrole de schiste américain d’ici 2025, mais celle-ci devrait plus que tripler pour compenser le manque persistant de nouveaux projets classiques. » 

    En d’autres termes, si l’offre de pétrole de schistes ne triple pas aux USA, on atteindra rapidement le pic de production « tout liquide ».
    Cette analyse est reprise et corroborée par d’autres sources. Voir par exemple le Wall Street Journal évoquant le « looming oil crunch ».  (« imminence de l’effondrement du pétrole »)
  • Et justement, la production de pétrole de schiste, loin de tripler, a cessé de croître.  La productivité stagne, la majorité des sociétés perdent des quantités astronomiques d’argent
    Beaucoup d’analystes commencent à être inquiets (lire aussi cet article publié hier). Certains pensent, ou veulent croire, qu’une 3° vague de pétrole de schiste va arrive , grâce à de nouvelles techniques de récupération, mais rien n’est sûr.  
    C’est la principale source d’incertitude, et elle est importante. Mais ça ne change rien sur le fond: un jour ou l’autre, les réserves vont passer un pic. C’est mathématique.
  • De leur côté, les Russes ont faut savoir qu’ils atteindront leur pic de production en 2021  ; Le patron d’Aramco (Arabie Saoudite) prévoit, lui, un risque d’effondrement de la production prochainement.  Le patron de Total, de son côté, prévoit des problèmes d’approvisionnement dès 2020.
    On peut penser qu’ils  forcent le trait pour qu’il y ait plus d’investissements ou faire monter les cours. Ou pas. C’est en tout cas en phase avec ce qu’on sait par ailleurs..
  • Jamais le niveau de découvertes de nouveau réservoir de pétrole n’a été aussi faible. En 2018, pour 6 barils de pétrole consommés, 1 seul a été trouvé pour les remplacer . On découvre depuis des années qu’une fraction de ce qu’on consomme, et ça s’aggrave.  Ça finira bien par avoir un impact.
  • Aucun pays en dehors des USA n’a réussi à exploiter les pétroles de schistes. Il faut en effet que beaucoup de choses soient réunies: une géologie favorable, de la technologie, beaucoup d’eau, une infrastructure routière dense, de l’expertise, des conditions réglementaires favorables (droit au sol,…), et beaucoup, beaucoup d’argent sans garantie de bénéfice. On ne voit pas ce qui pourrait changer d’ici 2030.
  • Du coup, on voit de plus en plus de projection avec un pic de production « tout liquide » vers 2025 – 2030. Voici par exemple ce qu’on trouve dans l’Energy Outlook 2019 de la société  de certification norvégienne DNV-GV (source)
  • Notez que le pic de production du gaz arrive quelques années après. En Europe, il est passé, et en conséquence on en importe de plus en plus (c’est pour cette raison qu’on construit des terminaux méthaniers, des  gazoducs, ….).  Pour combien de temps? 
  • Le pic de la production de pétrole et de gaz  est déjà une réalité pour des pays comme l’Algérie, à quelques km de l’Europe. Avec une population en croissance et des millions de jeunes au chômage, on peut s’attendre à de sérieux troubles.
    Le pic de production du pétrole est aussi une cause majeure de l’effondrement du Venezuela (article recommandé).
  • Même si le pic de production de pétrole est après 2030, il se peut tout de même qu’on ait de sérieux problèmes avant.  Par exemple, le pétrole de schistes américain est très léger, et ne convient pas directement pour faire de l’essence.
    Il y a aussi les EROI qui deviennent de plus en plus faibles.  Ils faut de plus en plus d’énergie pour extraire du pétrole. Nous approchons de la zone où l’énergie nette (celle disponible pour la société) s’approche de la falaise:
  • Si on a un crise énergétique d’ici 10 ou 15 ans, il est peu probable qu’on puisse trouver les financement gigantesque, et l’énergie, pour exploiter les zones difficiles d’accès et dont l’EROI est faible, comme l’Arctique ou l’offshore profond.
  • Le pétrole représente 40% de l’énergie consommée en Europe. Mais face aux USA et à la Chine, il n’est pas du tout évident que nous continuerons à pouvoir nous approvisionner en pétrole (et en gaz) quand les tensions se feront plus importantes.
  • Si ces projections sont justes, c’est une bonne nouvelle pour le climat: moins de pétrole signifie des crises économiques et des récessions, donc moins d’émissions de CO2.

    C’est par contre un sérieux risque pour nos démocratie, si on ne s’y prépare pas.

« Y’a-t-il un sens à prédire la Fin du monde ? »

Le journal “La Décroissance” m’a demandé de répondre à « Y’a-t-il un sens à prédire la Fin du monde ? », suite une question d’un lecteur: « Je constate que le chaos annoncé tarde à venir… tous ces discours en ce sens se retrouvent discrédités auprès de ceux qui n’y croient déjà pas ! Et c’est d’autant plus difficile de leur faire prendre conscience de la situation… ça nuit à la cause de la décroissance… merci de votre avis ».

Deux autres contributeurs ont publié leurs vues. Voici ma réponse:

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Depuis des siècles et dans beaucoup de cultures, l’homme parle et prédit la « fin du monde », notamment dans un contexte religieux (eschatologie), Ça a donc du sens pour lui ! Mais force est de constater que, jusqu’ici, les prédictions se sont révélées fausses.

Le dernier avatar est « l’effondrement de la société thermo-industrielle », annoncé d’ici quelques décennies. La force des arguments scientifiques rend plus crédible la prédiction. Toutefois, je pense que les mêmes biais perdurent. J’en vois notamment deux.

Le premier est qu’on a tendance à voir ce qui nous concerne directement. «Le Monde », c’est d’abord notre monde, celui où on vit, où on a des amis, un pays, une culture. Mais celui-ci peut s’effondrer ou disparaître sans pour autant que tous les groupes d’individus sur Terre le soit.

Le second est qu’il est difficile, voire impossible, de prévoir l’évolution d’un système aussi complexe qu’est la société thermo-industrielle. On a tendance à ne considérer que les tendances qui renforcent notre intime conviction, et à minimiser les autres.

Par exemple, je pense que le rôle de la violence est la plupart du temps ignoré. 60 ans de croissance et de paix relative en Occident nous ont fait oublier ce qu’est la guerre. Pourtant, celle-ci, qu’elle soit civile ou entre états, a pour but premier de réduire les risques d’une fin du monde… pour celui qui la gagne. Au vu de l’histoire de l’humanité, il est probable que les hommes vont se battre pour les territoires les moins impactés par le réchauffement climatique ou possédant encore des ressources aquifères, agricoles, minières ou énergétiques. Les guerres vont provoquer des réductions de la population, et une domination accrue pour les perdants, ce qui réduira l’empreinte écologique globale de l’humanité. La guerre du Rwanda (800.000 morts en 3 mois) pourrait en être le prémisse, comme le suggère Harald Welzer dans « Les guerres du climat: pourquoi on tue au XXIe siècle ».

Ce scénario est d’autant plus crédible que les progrès en Intelligence Artificielle permettront des guerres avec peu de soldats, des régimes autoritaires avec peu de policiers, des usines avec peu d’ouvriers, etc. Certes il faut des ressources pour maintenir une société thermo-industrielle avec de tels moyens, mais ceci n’est pas un problème si peu d’humains en profitent – les autres étant maintenus à l’état de misère, ou victimes de massacres et famines. Peu de consommateurs signifie aussi un plus faible impact pour le climat et une possible stabilisation des émissions à des niveaux pas trop dangereux.

Fait-il donc sens de prédire une telle « Fin du Monde », plutôt qu’une autre ? Oui, si cela permet de réfléchir, d’échanger et d’agir. Mais il faut être conscient des biais cognitifs que l’on a tous quand on prévoit l’avenir, qui sont bien étudiés par les spécialistes des sciences cognitives comme Daniel Kahneman. Il y a par exemple le biais de confirmation d’hypothèse, qui nous fait préférer les éléments qui confirment plutôt que ceux qui infirment une hypothèse. Ou l’effet d’ambiguïté, qui est notre tendance à éviter les options pour lesquelles on manque d’information. Ou le biais d’optimisme, qui fait qu’on se juge moins exposé à la plupart des risques qu’autrui. Ou la perception sélective, qui nous fait interpréter les faits selon nos intérêts ou notre expérience. Et bien d’autres.

La capacité à construire une image mentale du Monde et à anticiper les conséquences des actions est le propre de l’homme. Elle est issue d’un million d’années d’évolution biologique et culturelle du genre Homo, et a été un facteur déterminant de sa domination de la Nature. Notre cerveau est formaté par nos origines, notre perception des menaces, les points aveugles de notre psyché et nos instincts défensifs. Le problème, c’est que ce formatage n’est pas adapté aux nouvelles menaces planétaires, comme le réchauffement climatique, la chute de la biodiversité ou la guerre atomique. Nos capacités à prédire en sont affectées.

Pour contourner ce problème, le solution est de donner du sens à prédire la Fin de Monde: nos prédictions individuelles sont un moyen pour partager et enrichir notre vision du monde, car c’est dans cet imaginaire que les humains peuvent se retrouver, et dans lequel ils inscrivent leurs actions . On doit prédire la Fin de Monde pour que, in fine , celle-ci n’arrive pas.

Vive la Récession !? (V2)

[Version originale publiée en Août 2019. Mise à jour en Mars 2020 – en pleine crise du Coronavirus, et publié par la revue Le Sauvage ]

Nous y sommes. Coronavirus renforce ce que de plus en plus d’économistes pensent: le monde risque d’entrer en récession en 2020, c’est à dire que le PIB – l’indicateur clef de l’économie – va baisser. Déjà les raisons ne manquait pas : Protectionnisme, Brexit, endettement privé et public, bulles spéculatives prêtes à exploser, augmentation des taux d’intérêt, tensions géopolitiques et géologiques sur l’approvisionnement en pétrole, faiblesse structurelle des banques centrales et privées, … . Coronavirus nous rappelle en plus combien notre monde est sensible à la moindre perturbation qui affecte le déplacement des personnes et des biens.

Pour tous, c’est une très mauvaise nouvelle, un risque majeur qu’il faut absolument éviter, car récession a toujours été synonyme de montée du chômage, recul des services publics, augmentation de la précarité, pour ne citer que ces conséquences. Personne n’a envie de revivre les situations de 1929, de 1998 en Argentine, ou de 2008 en Grèce.

D’autant plus que cette récession pourrait être sévère. La croissance mondiale moyenne diminue structurellement en effet d’années après années, tandis que le système financier n’a pas encore récupéré de la crise de 2008. Le prix du pétrole – cause des récessions de 1973, 1979 et 2008 – n’a jamais été aussi volatil, en partie du fait de la faiblesse de la production mondiale, en hausse seulement dans quelques pays – mais pour combien de temps ?

Mais cette récession pourrait être une bonne nouvelle pour le Planète, et en particulier pour le climat. On le vois avec Coronavirus, qui provoque une baisse significative des émissions de CO2 et de la pollution. Il est possible que cette épidémie sauve des vies !

Plus généralement, les récessions passées ont été les seuls moments où les émissions de CO2 ont baissé, et il est fort probable que ça sera la même chose pour les prochaines. La raison est qu’une récession est, par définition, une baisse de l’activité économique mesurée par le PIB, et qu’il y a un couplage entre, d’une part, activité économique et consommations énergétiques, et d’autre part entre consommation d’énergie et émissions de CO2. Typiquement, depuis 50 ans pour chaque variation de 1% du PIB mondial, il y a une variation de 0.7% des émissions de CO2. Certes, les économistes et hommes politiques rêvent d’une « croissance verte », c’est-à-dire d’un découplage entre consommation d’énergie et activité économique, mais on n’en a jamais vu la couleur au niveau mondial (car un pays peut améliorer son intensité énergétique en important des biens plutôt que les fabriquer) .

En fait, une récession mondiale est sans doute le seul espoir qu’on ait pour voir baisser les émissions de CO2 à un niveau compatible avec une stabilisation du climat à +2°C. Il ne faut en effet pas compter sur la volonté des USA, l’Inde ou la Chine pour y arriver ni sur les promesses des pays européens, toujours à la recherche de plus de croissance pour maintenir nos modes de vie destructeurs. Il ne faut pas non plus compter sur le progrès technique, qui n’a jusqu’ici pas tenu ses promesses pour améliorer la situation, et les facteurs qui limitent son impact pour la lutte contre le réchauffement climatique sont toujours là, tels que l’effet rebond, la quantité d’énergie toujours croissante pour extraire des matériaux ou fabriquer des objets technologiques, les limites du recyclage, l’acceptabilité sociale au changement, le financement, le coût environnemental des activités de services, etc.

Plus vite et plus forte donc sera la baisse de l’activité économique mondiale, plus forte seront nos chances d’éviter un emballement catastrophique du réchauffement climatique.

Certes, il eût mieux valu que le Monde prenne une autre direction, par exemple après le rapport Meadows sur les limites de la croissance. Il eût été préférable qu’on écoute les décroissants, qu’on développe une vision de la prospérité qui ne soit pas basée sur le pouvoir d’achat et la croissance du PIB, qu’on réduise les inégalités dans le monde, qu’on sort des énergies fossiles. On aurait mieux fait de limiter le libre-échange et la financiarisation de l’économie, et d’intégrer le coût réel des externalités écologiques de nos activités productrices.

Mais on ne l’a pas fait, et il n’est plus temps de changer démocratiquement le système partout dans le monde, ou trouver des solutions technologiques. Pour citer Churchill,  « le temps de la procrastination, des demi-mesures, de l’apaisement des craintes, des expédients déconcertants et des délais touche à sa fin. Nous voici à l’aube d’une période de conséquences« .  Face à l’urgence climatique, les récessions vont nous obliger à agir réellement pour le climat, enfin.

Soyons clairs : les risques que des récessions conduisent à des crises sociales majeures et à des régimes autoritaires sont très forts. En particulier, partout dans le monde des partis d’extrême droite et des élites sans scrupules sont en embuscade, utilisant la démagogie et la désignation de boucs émissaires pour pousser leur pions.

Mais d’un autre côté, les récessions sont inévitables, et elles sont requises pour éviter une catastrophe climatique.
Comment faire pour sortir de cette situation ?

La solution est l’écologie politique. Elle seule peut développer un imaginaire susceptible d’être suivi par le plus grand nombre, permettant à l’inévitable crise économique et financière qui vient de devenir la matrice d’une nouvelle société écologique décroissante.

Et de fait, beaucoup des mesures pour rendre les récessions acceptables, et déjà mises en oeuvre dans des crises passées, sont, ou ont été, dans les programmes des partis écologistes : relocalisations, réduction du temps de travail, nouveaux indicateurs de richesse, monnaies locales, systèmes d’échanges locaux, économie sociale et solidaire, redistribution, rationnements pour contenir les inégalités face aux pénuries, transport doux, low-techs, …

Tous les partis politiques se targuent aujourd’hui d’être écologistes.  Tant mieux.  Mais les seuls qui le sont vraiment sont ceux qui reconnaissent qu’on ne peut pas compter sur un découplage PIB/CO2, c’est à dire que la baisse du PIB est à la fois nécessaire pour éviter une catastrophe climatique, et inévitable. Donc qui souhaitent la récession, une récession comprise et acceptée par les citoyens, accompagnée par les Etats pour en limiter les conséquences . La seule alternative à la barbarie.

— Thierry Caminel
Peut être rediffusé sans restriction

Annexes :

  • De nombreuses études montrent pourquoi il ne peut y avoir de découplage entre PIB et énergie ou CO2. Voir la récente étude Decoupling Debunked, publiée par l’European Environmental Bureau en 2019, pour une liste assez exhaustive. 

    Voir aussi mes propres analyses .
  • Cette courbe montre que la consommation énergétique mondiale continue d’augmenter proportionnellement au PIB. Il n’y a pas de début de découplage (chaque point correspond à une année). On ne voit en particulier pas l’impact de l’informatique et de la supposée « dématérialisation de l’économie ». La courbe avec le CO2 est similaire (car l’électricité mondiale est toujours aussi carbonée).

PIB Mondial vs Consommation Mondiale, de 1965 à 2018.  Source: JM Jancovici

  • Ces courbes montrent l’évolution comparée du PIB et de la consommation énergétique en Grèce, avant et pendant la crise. On y voit qu’il n’y a pas de découplage. Notez que les évolutions de CO2 ont baissées de même: les Grecs sont devenus très écolos du fait de la crise.
    Le même phénomène est arrivé en Espagne à la même époque, en URSS en 1989, et plus généralement lors de toute les récessions.
  • Une autre courbe (en log/log) sur la relation entre PIB par habitant et émissions de CO2 par habitant, cette fois pays par pays.
  • Evolution mondiale du PIB, des émissions de CO2 et de la consommation énergétique. Notez les baisses simultanées en 1973, 1979 et 2008.
    Source: J.M. Jancovici