« Y’a-t-il un sens à prédire la Fin du monde ? »

Le journal “La Décroissance” m’a demandé de répondre à « Y’a-t-il un sens à prédire la Fin du monde ? », suite une question d’un lecteur: « Je constate que le chaos annoncé tarde à venir… tous ces discours en ce sens se retrouvent discrédités auprès de ceux qui n’y croient déjà pas ! Et c’est d’autant plus difficile de leur faire prendre conscience de la situation… ça nuit à la cause de la décroissance… merci de votre avis ».

Deux autres contributeurs ont publié leurs vues. Voici ma réponse:

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Depuis des siècles et dans beaucoup de cultures, l’homme parle et prédit la « fin du monde », notamment dans un contexte religieux (eschatologie), Ça a donc du sens pour lui ! Mais force est de constater que, jusqu’ici, les prédictions se sont révélées fausses.

Le dernier avatar est « l’effondrement de la société thermo-industrielle », annoncé d’ici quelques décennies. La force des arguments scientifiques rend plus crédible la prédiction. Toutefois, je pense que les mêmes biais perdurent. J’en vois notamment deux.

Le premier est qu’on a tendance à voir ce qui nous concerne directement. «Le Monde », c’est d’abord notre monde, celui où on vit, où on a des amis, un pays, une culture. Mais celui-ci peut s’effondrer ou disparaître sans pour autant que tous les groupes d’individus sur Terre le soit.

Le second est qu’il est difficile, voire impossible, de prévoir l’évolution d’un système aussi complexe qu’est la société thermo-industrielle. On a tendance à ne considérer que les tendances qui renforcent notre intime conviction, et à minimiser les autres.

Par exemple, je pense que le rôle de la violence est la plupart du temps ignoré. 60 ans de croissance et de paix relative en Occident nous ont fait oublier ce qu’est la guerre. Pourtant, celle-ci, qu’elle soit civile ou entre états, a pour but premier de réduire les risques d’une fin du monde… pour celui qui la gagne. Au vu de l’histoire de l’humanité, il est probable que les hommes vont se battre pour les territoires les moins impactés par le réchauffement climatique ou possédant encore des ressources aquifères, agricoles, minières ou énergétiques. Les guerres vont provoquer des réductions de la population, et une domination accrue pour les perdants, ce qui réduira l’empreinte écologique globale de l’humanité. La guerre du Rwanda (800.000 morts en 3 mois) pourrait en être le prémisse, comme le suggère Harald Welzer dans « Les guerres du climat: pourquoi on tue au XXIe siècle ».

Ce scénario est d’autant plus crédible que les progrès en Intelligence Artificielle permettront des guerres avec peu de soldats, des régimes autoritaires avec peu de policiers, des usines avec peu d’ouvriers, etc. Certes il faut des ressources pour maintenir une société thermo-industrielle avec de tels moyens, mais ceci n’est pas un problème si peu d’humains en profitent – les autres étant maintenus à l’état de misère, ou victimes de massacres et famines. Peu de consommateurs signifie aussi un plus faible impact pour le climat et une possible stabilisation des émissions à des niveaux pas trop dangereux.

Fait-il donc sens de prédire une telle « Fin du Monde », plutôt qu’une autre ? Oui, si cela permet de réfléchir, d’échanger et d’agir. Mais il faut être conscient des biais cognitifs que l’on a tous quand on prévoit l’avenir, qui sont bien étudiés par les spécialistes des sciences cognitives comme Daniel Kahneman. Il y a par exemple le biais de confirmation d’hypothèse, qui nous fait préférer les éléments qui confirment plutôt que ceux qui infirment une hypothèse. Ou l’effet d’ambiguïté, qui est notre tendance à éviter les options pour lesquelles on manque d’information. Ou le biais d’optimisme, qui fait qu’on se juge moins exposé à la plupart des risques qu’autrui. Ou la perception sélective, qui nous fait interpréter les faits selon nos intérêts ou notre expérience. Et bien d’autres.

La capacité à construire une image mentale du Monde et à anticiper les conséquences des actions est le propre de l’homme. Elle est issue d’un million d’années d’évolution biologique et culturelle du genre Homo, et a été un facteur déterminant de sa domination de la Nature. Notre cerveau est formaté par nos origines, notre perception des menaces, les points aveugles de notre psyché et nos instincts défensifs. Le problème, c’est que ce formatage n’est pas adapté aux nouvelles menaces planétaires, comme le réchauffement climatique, la chute de la biodiversité ou la guerre atomique. Nos capacités à prédire en sont affectées.

Pour contourner ce problème, le solution est de donner du sens à prédire la Fin de Monde: nos prédictions individuelles sont un moyen pour partager et enrichir notre vision du monde, car c’est dans cet imaginaire que les humains peuvent se retrouver, et dans lequel ils inscrivent leurs actions . On doit prédire la Fin de Monde pour que, in fine , celle-ci n’arrive pas.

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