Impact climatique de la fermeture de Fessenheim

Il y a des débats concernant les émissions de CO2 supplémentaires induites par la fermeture de Fessenheim.  Le calcul est simple, il conduit à une valeur entre 6 et 10 millions de tonnes de CO2 par an. En outre, augmenter la part de énergies renouvelable ou réduire la consommation n’y change rien, ce qui peut sembler contre-intuitif. Pour le comprendre, il faut étudier un peu comment marche un système électrique.

Prêts ?  C’est parti.

  • La notion clef est celle de régulation de la grille électrique. La grille, c’est l’ensemble des équipements producteurs et consommateurs d’électricité interconnectés. La régulation, c’est s’assurer qu’à tout moment, il y ait autant de production que de consommation.
    Pour se faire, les régulateurs jouent sur la fréquence du courant alternatif de la grille. Lorsque l’équilibre est parfait, elle est de 50 Hz en Europe. Si la consommation augmente quelque part, ou si la production baisse,  alors la fréquence diminue, ce qui fait baisser provisoirement la puissance pour tous les consommateurs (l’énergie est le produit de la puissance par le temps). Les opérateurs vont alors mettre en route de nouveaux moyens de production, pour ramener la fréquence vers le 50 Hz.  Même chose dans l’autre sens (baisse de la conso, hausse de la production dite « fatale », c.-à-d. non pilotable).
  • En Europe continentale, on a une seule grille électrique. Elle s’appelle la  Synchronous grid of Continental Europe. Elle inclut aussi les pays du Maghreb et la Turquie. « Synchronous » signifie que la fréquence est la même partout, de Varsovie à Marrakesh, d’Ankara à Bruxelles. La production et la consommation d’un pays impactent celle de tous les autres.
  • Pour décider quelle source d’énergie sera mise en route ou arrêtée quand la demande ou la production globale évolue, les opérateurs considèrent en premier lieu l’ordre de mérite des énergies, basé sur le coût supplémentaire induit par la dernière unité produite (coût marginal).
    L’ordre de mérite est:
    1/ les énergies renouvelables 
    2/ le nucléaire
    3/ les énergies fossiles.   
    Ils prennent aussi en compte les capacités d’interconnexion (qui limitent la possibilité de faire passer le courant d’une partie à l’autre de l’Europe),  la proximité (pour réduire les pertes) et quelques autres paramètres. Les barrages hydrauliques servent de reserves et ont une gestion particulière.
  • A noter que l’intensité carbone pourrait être prise en comptes via des taxes sur le CO2. Mais en pratique, il y en a peu, ce qui fait que, par example, l’électricité produite par les centrales au charbon turques est importée sans taxes (ce qui arrive, typiquement, quand il n’y a pas de vent).

C’est clair ? Étudions maintenant ce qui s’est passé il y a quelque mois:

  • On a enlevé du réseau électrique européen 2 centrales de 900 MW, qui produisaient environ 12 TWh par an (soit un peu plus que l’ensemble des panneaux solaire installés France à grand frais, ou la moitié de la production éolienne).
  • Ces centrales étaient nucléaires, donc 2e en termes d’ordre de mérite. Ca veut dire que leur électricité n’a pas été remplacée par de l’électricité renouvelable (qui sont utilisées en priorité), mais par soit de l’électricité nucléaire, soit par de l’électricité thermique (gaz, charbon) 
  • Or, les centrales nucléaires sont au taquet: elles produisent en priorité tout ce que les EnR ne peuvent pas produire pour satisfaire la demande. Et elles ne peuvent pas compenser tous les déséquilibres de la grille électrique, du fait des limites des capacités d’interconnexion.
  • En conséquence, et comme la conso n’a pas baissé magiquement quand on a arrêté Fessenheim, les 1800 MW nucléaires de moins sur la grille ont été équilibrés par les centrales thermiques (essentiellement allemandes, puisqu’elles étaient les plus proches).

C’est toujours clair?  Alors continuons avec 2 conséquences …

  • Si la part des EnR augmente en Europe, ça ne change rien, du moins tant que leur part n’est pas proche de 100% (on en est loin!). En effet le nucléaire restera toujours 2e en ordre de priorité, donc quand la demande dépasse les capacités bas-carbone disponible (ce qui est en permanence le cas aujourd’hui), le régulateur ira taper dans les énergies fossiles.
  • Même chose si la demande diminue (je vous laisse réfléchir un peu).

De toute façon,  la consommation électrique en Europe baisse très lentement, de même que l’intensité carbone de l’électricité, donc ces considérations sont assez théoriques.

En conclusion, on a  bien remplacé 12 TWh/an à 12 g d’EqCO2 par kWh par une électricité produisant entre 490 g d’EqCO2 par kWh  (centrale au gaz à co-génération) et 820 g (centrale au charbon récente), soit entre 6 (≈ 12*(490-12)) et 10 (≈ 12*(820-12))  tonnes de CO2 en plus, par an. 

Ces valeurs sont minorées, car: 

  • Les fuites de méthanes ne sont pas prises en compte; il faudrait alors ajouter au moins 40% pour le gaz, et plus au fur et à mesure qu’on importera du gaz de schistes américain. 
  • Les données sont les médianes données par le GIEC pour des centrales modernes dans le rapport AR5. En pratique, les centrales à gaz et surtout à charbon sont bien plus anciennes, et donc polluent plus.
  • Le charbon peut, en fait, être du lignite, encore plus polluant.

En comptes ronds, on peut donc estimer que chaque fermeture de réacteur nucléaire en Europe conduira à l’émission d’environ 5 millions de tonnes de CO2, et ce tant que les EnR sont minoritaires.  Les EnR participent à la lutte contre l’emballement du climat seulement quand elles se substituent à des énergies fossiles. Comme la distance compte, la bonne approche est donc de les placer d’abord là où sont les centrales thermiques, et de renforcer les interconnexions vers ces régions-là. Les autres approches sont climaticides.

A noter que 10 millions de tonnes de CO2, c’est environ 20% des émissions annuelles de la région Île-de-France l’Île de France, ou 50% de l’Occitanie. Ce n’est pas rien !

J’espère que ces explications vous seront utiles pour militer effectivement en faveur du climat, et pas pour les bénéfices des multinationales du gaz.

Le danger des gaz …

Nicolas Sarkozy a annoncé la semaine dernière l’installation d’un nouveau terminal méthanier à Dunkerque, pour 1,5 milliard d’Euros. Cet investissement augmentera de 20 % les capacités d’importation de gaz naturel sur le territoire français.En d’autre terme, on va encore augmenter les émissions CO2 et notre dépendance aux énergies fossiles, car ce gaz ne se substituera ni au pétrole, ni au charbon.

Partout en France et en Europe, ce genre d’investissement se multiplient, dans un silence assourdissant. Partout on construit des centrales thermiques, des gazoducs, des terminaux, … .Alors que Fukushima aurait du être le point de départ d’une remise en cause de notre modèle de développement, on continue “business-as-usual” .

Car le gaz, du moins celui importé, n’a que des avantages pour nos décideurs :

  • Il vient de loin, on ne voit pas les régions dévastées, les régimes totalitaires et corrompus qu’il soutient, les guerres provoquées, …
  • Sa rentabilité économique est excellente, rendant riches et heureux tous les puissants partisans d’une énergie dérégulée
  • Il est soutenu par de puissantes multinationales, les sociétés pétrolières, Gazprom, GDF, Althom, … des lobbyistes tels que Gerhard Schröder ou Joschka Fischer …
  • Il permettrait de sortir du nucléaire à bon compte, sans trop besoin de sobriété et de changement de mode de vie, sans trop avoir à développer les EnR, supposées chères et bousillant les paysages.
  • Personne ne voit les pollutions, CO2 et fuites de CH4

Pas étonnant que sa consommation croit sans cesse, car tous les décideurs sont favorables, de même que tous les partis politiques, tous les élus, tous les industriels. Le gaz est l’énergie parfaite pour ceux qui votent, et ceux pour qui ils votent.

Évidemment, c’est moins parfait pour nos enfants, qui auront à gérer les conséquences climatiques des fuites de méthane, et de sa combustion dans l’atmosphère, mais eux ne votent pas. Idem pour les victimes, actuelles ou futures, du “grand jeux” géostratégique du contrôle des matières premières.
Quand au pic de production gazier, il est complétement oublié depuis l’exploitation des gaz de schistes. Le réveil sera douloureux, mais on ne veut pas le savoir.
Et bien sûr, silence sur les records de températures qui se suivent, les sécheresses et autres catastrophes climatiques de plus en plus graves et fréquentes, la hausse interrompues des concentrations de méthane …. Continuons comme avant ! On manifeste, à juste titre, contre le gaz de schiste produit localement. Mais derrière cet écran de fumées, est on sûr que le gaz importé est davantage conforme aux valeurs écologiques ?

Pourquoi n’y a t-il pas de protestation contre ce terminal méthanier ? Les 1,5 Md€ d’investissements, et les milliards d’euros qui seront payés chaque années aux pays exportateurs, ne seraient ils pas mieux utilisés à rénover les bâtiments, développer des transports en commun et les EnR, aider les démunis, et bien d’autre choses plus utiles que de cramer de l’énergie encore et encore ?

Car partout dans le monde se développe la fracture hydraulique. Pour que les gaz de schistes ne viennent pas d’ailleurs, l’évidence est qu’il ne faut pas en importer !
Ne nous contentons pas d’un simple effet NIMBY*, l’écologie politique va bien au delà de ce simple réflexe anti-pollution.

Toute nouvelle infrastructure qui augmente la part du gaz fossile retarde la transition énergétique. Que le gaz soit local ou importé, sorti de forages classiques ou par fracturation hydraulique, n’y change rien.

-Thierry Caminel & Christophe Boudet

Peut-on encore espérer sauver le climat, et la démocratie ?

Alors que la catastrophe de Fukushima aurait dû être le point de départ d’une remise en cause de notre modèle de croissance basé sur l’énergie abondante, on constate partout dans le monde l’accélération de développement des énergies fossiles, essentiellement gaz et charbon.

 

Aux États-Unis par exemple, Obama vient d’autoriser de très importante augmentations de la production de charbon et la reprise de l’off-shore dans le golfe du Mexique [1]. Le Japon prévoit, pour se substituer au nucléaire, d’importer du gaz russe et du charbon chinois . L’Europe, elle, va importer toujours plus de gaz russe et de la Caspienne, notamment grâce aux nouveaux gazoducs et à cause de la libéralisation du marché de l’énergie [2]. Partout dans le monde c’est la ruée sur les dernières réserves, par exemple en Arctique, rendu exploitable grâce à l’accélération rapide de la fonte des glaces, ou sur les gaz de schistes.

Oubliés, les débats sur l’urgence climatique et les bons sentiments. Continuons « business as usual », avec l’illusion de croissance basée sur l’exploitation de la planète. Tant que ça dure.

Certes on promet le développement des énergies renouvelables, de « green techs », on évoque une « transition énergétique ». Vu les ordres de grandeur, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Car tant que nous aurons besoin d’autant d’énergie bon marché pour nous déplacer, nous chauffer et nous nourrir, il n’y aura pas de bonnes solutions. Ce n’est pas seulement le type d’énergie qui est le problème, c’est la quantité. Nous faisons le chemin à l’envers en accompagnant l’éolien et le photovoltaïque, en débattant sur les gaz de schistes, en s’inquiétant s’il faut sortir du nucléaire maintenant ou dans vingt ans.

Tous les scénarios sérieux montrent que les solutions résident dans la sobriété, des changements de comportements , une organisation différente de la société, une économie relocalisée, qui sont les seuls gisements d’économies d’énergies capables de jouer sur les ordres de grandeur du chemin que nous avons à parcourir. Tout le reste se perd dans un puits sans fond. [3]

Pour combler ce puits, il faut changer d’imaginaire, c’est-à-dire changer de civilisation. La crise écologique est déjà là, et c’est elle qui est à l’origine de la crise économique, parce que l’économie actuelle a besoin d’un monde infini pour s’épanouir. Nous avons dépassé les capacités de cette planète depuis longtemps et on regarde ailleurs. Chacun s’occupe de son nouveau petit business, qui du photovoltaïque, qui des gaz de schistes, qui de son EPR, qui de son CSC, qui de sa solution technologique, même si chacun sait très bien que là n’est pas la solution. Changer la forme, pour ne pas changer le fond.

La crise économique va entrainer la crise politique, parce qu’il n’y a plus de bonne solution pour répondre à notre imaginaire actuel. Et l’actualité française augure d’un avenir sombre [4]. La crise économique et les chocs pétroliers réduiront également, considérablement, nos moyens d’intervention. Sans moyen, dans nos économies libérales endettées, la pente naturelle va vers le repli sur soi, les solutions les moins chères et les plus polluantes.

A ne pas parler vrai, on se prépare des lendemains sombres. Le parler-vrai, c’est que nous vivons au-dessus des moyens de la planète, nous devons changer de mode de vie. Nous devons accepter la finitude de la planète, notamment des énergies fossiles. L’intelligence collective doit nous permettre de construire un monde socialement et écologiquement viable, la persistance à s’occuper des problèmes secondaires nous ramènera plus sûrement à la bougie.

Le parler-vrai, c’est dire que pour arrêter le nucléaire, stabiliser d’urgence la température de la terre, réduire les conséquences des pénuries de pétrole, la seule réelle marge de manœuvre est la sobriété dans les pays développés. Seule la décroissance rapide des consommations énergétiques permettra d’éviter « la peste et le choléra ».

Un tel plan de descente énergétique doit être au centre d’un programme écologique. Il n’y a que 2 solutions connues : l’augmentation continue du prix de l’énergie, et les quotas d’énergie individuels [5].

Les quotas ont l’avantage que tout le monde est à la même enseigne, tout un chacun a un droit égal à l’énergie, même quand celle-ci viendra à manquer, et on a la garantie de satisfaire les objectifs de réduction. Les Anglais travaillent sur le sujet depuis 10 ans, au plus haut niveau, y compris parlementaire, et estiment que c’est le système qui a le plus de chance d’être accepté socialement. Il n’y a pas problème majeur d’un point de vue technique, économique, législatif.

On peut on discuter pour l’améliorer, ou trouver autre chose. Beaucoup de travail reste notamment à faire pour imaginer une démocratie écologique, satisfaisant aux besoins de nos enfants et reconsidérant ce qui nous apparaît comme acquis. L’important est de discuter sans détour des moyens pour rendre désirable une société sobre, refonder notre sens du bien commun, rendre résiliente d’urgence notre société trop dépendante à l’énergie [6]. Rester dans le déni alimente la frustration croissante des citoyens, mettant en péril la démocratie.

Parlons vrai, parlons de sobriété énergétique avant de parler de transition énergétique, remettons les bœufs devant la charrue.

- Thierry Caminel, Freddy Le Saux.

Notes et réf : [1] Voir par exemple : http://www.grist.org/article/2011-0…

[2] Rappelons à ce sujet que le gaz naturel n’a rien de ’propre’. Son exploitation favorise les guerres, le maintien des régimes totalitaires et les mafias. Les fuites dans les gazoducs, inévitables, le rendent probablement aussi nocif pour le climat que le pétrole. Le gaz pouvant être produit localement (« de schiste ») provoque lui des dégâts environnementaux considérables.
- Le chantier du gazoduc Nord Stream alimentant l’Allemagne en gaz russe a démarré : http://fr.rian.ru/business/20110304…
- Sur la ruée vers le gaz de schistes : http://petrole.blog.lemonde.fr/2011…

[3] On ne peut notamment pas trop compter sur l’amélioration de l’efficacité, limitée par plein de facteurs. Ainsi la séquestration carbone est difficilement défendable, les smart grids, l’interconnections des réseaux et toutes les technologies qui ne jouent qu’à la marge, ont leurs limites, souvent sous-estimées (acceptation sociale, investissements, matériaux, effet rebond, EROI, contraintes géopolitique, … ). Lire par ex : http://www.carbone4.com/fr/actualit…

- L’intensité énergétique dans le monde (l’efficacité énergétique) ne s’améliore que de 1 % par an. Lire à ce sujet les analyses de Tim Jackson : http://www.ted.com/talks/tim_jackso… (video en VOST)
- Concernant les scénarios « facteur 4 et 100% EnR », tous à notre connaissance requièrent une augmentation des consommations de gaz et/ou des solutions technologiques inexistantes à ce jour ou discutables, et aucun ne s’inscrit dans un monde en crise économique.

[4] Lire à ce sujet : http://www.lesechos.fr/opinions/poi…

[5] Voir http://decroissance.blog.lemonde.fr…

[6] http://villesentransition.net/ ; …

Notes sur le « Bristol Peak Oil Report »

Le « Bristol Peak Oil Report »

Mise à jour: une adaptation du rapport pour la ville de Toulouse a été réalisée :
Toulouse apres le Peak-Oil

 

Note de lecture

Saviez-vous qu’on anticipe des émeutes de la faim, en ce début du 21 ° siècle, dans la 6e économie mondiale, et que des villes importantes estiment que les crises énergétiques à venir auront des conséquences locales majeures, et s’y préparent ?

Cette note présente le « Bristol Peal Oil Report » [1],  un document officiel d’une ville anglaise de 430.000 habitants publié récemment.  Après une exposition du contexte de ce rapport,  son contenu est présenté sommairement, et l’on essaie ensuite de montrer les profondes différences d’appréciation de la situation énergétique mondiale entre le France et l’Angleterre.

Contexte

Anciens exportateurs d’hydrocarbures, les Britanniques voient leurs champs de pétrole et de gaz de la mer du Nord décliner depuis 10 ans. L’information concernant l’état des réserves de pétroles mondiales est largement relayée par la presse, alimentant le débat public, renforçant la lutte contre le réchauffement climatique

Au plus haut niveau sont écrits des rapports sur le ‘peak oil’ et ces possibles conséquences économiques et sociales [2]. Les Anglais investissent par ailleurs massivement dans des sources d’énergie non fossile, dans les transports collectifs et vélos, etc. Ils ont introduit une taxe carbone, et prennent en compte le carbone contenu dans la commande publique.

Au niveau local se met en place un réseau de ‘villes en transition’ [3], regroupant plus d’un millier de villes, quartier ou district, destinés à renforcer la résilience de ces communautés, c’est-à-dire leur capacité à résister à un choc externe. Certaines sont de véritables laboratoires,  expérimentant des monnaies complémentaires, des cartes de rationnement ou de nouvelles techniques agricoles.

Bristol s’inscrit dans ce mouvement de ville en transition. La taille de la ville, son importance économique et la qualité de son rapport en font un bon exemple de ce qui se passe outre-Manche et du niveau de prise de conscience des problématiques énergétiques.

« Peak oil Report – Building a positive future for Bristol after Peak Oil »

Ce rapport de 100 pages, publié il y a quelques mois par le conseil municipal de Bristol, commence par expliquer en quoi le pétrole est important, et les raisons qui font qu’il va devenir de plus en plus rare et cher. Il cite les études de l’Agence Internationale de l’Énergie [4], des agences nationales, de Total, Shell ou Aramco, explique qu’il n’y pas d’alternative au pétrole disponible suffisamment rapidement, et rappelle le lien avec le réchauffement climatique.
Le rapport synthétise ensuite les vulnérabilités de Bristol au Peak Oil, telles que la hausse du prix des transports et de l’alimentation, les risques de ruptures en alimentation ou en médicaments, le ralentissement économique lié au renchérissement des matières premières et des transports, l’impact sur les services publics dépendant du pétrole (police, collecte des ordures, …) ou de son prix (chauffage des bâtiments, coûts des réparations,..), etc…
Le chapitre suivant étudie les possibles conséquences sociales, citant les exemples de paniques intervenus lors de précédentes ruptures d’approvisionnement, l’augmentation des inégalités, l’impact sur l’emploi (rappelant que chaque choc pétrolier a été suivi d’une augmentation du chômage), le resserrement du crédit (credit crunch).   Il cite le modèle de Ayres, qui lie l’évolution du  PIB au prix de l’énergie [5]. Le chapitre conclut par la nécessité d’augmenter la résilience de la ville au Peak Oil.

Le rapport traite ensuite des transports, notamment l’accès aux magasins et aux lieux de travail, l’efficacité énergétique des moyens de transport, l’importance des vélos, la très grande vulnérabilité du transport aérien. Suit une liste de propositions ambitieuses, mais globalement classiques.

Le chapitre suivant, concernant l’alimentation, rappelle l’importance du pétrole pour produire la nourriture (engrais, mécanisation, transport, stockage réfrigéré …)  et les risques importants de crise alimentaire. Il propose des actions telles que relocaliser les productions alimentaires, produire de la nourriture dans la ville, former les citoyens à produire et stocker les aliments, former les agriculteurs à des types de production moins dépendante du pétrole…

La vulnérabilité du système de santé à des coupures d’approvisionnement est ensuite analysée, ainsi que l’impact du prix de l’énergie.  Sont proposées entre autres une relocalisation des soins, une adaptation des pratiques médicales, l’information des citoyens.

Le chapitre suivant traite des services publics (police et pompiers ont besoin de pétrole, il en faut aussi pour le bitume …) ,  l’impact de l’inflation et du prix du pétrole sur les ressources publiques, l’action sociale, le nombre de crimes et délits, … .  Bristol prévoit d’augmenter les surfaces maraichères, réduire l’énergie nécessaire à collecter et traiter les ordures,  préparer des procédures et des lieux d’accueils d’urgences (par exemple en cas de crash économique), constituer un stock de pétrole municipal,…

L’économie est le thème suivant, dans lequel les vulnérabilités de chaque secteur sont analysées, pour cause de pétrole cher, difficulté de transport et d’approvisionnement, resserrement du crédit, volatilité des prix, …. Parmi les actions proposées, notons l’introduction d’une monnaie locale, la relocalisation des approvisionnements, l’amélioration des transports publics.

Le dernier chapitre est consacré à la production et aux consommations d’énergie, par exemple l’énergie nécessaire à pomper et purifier l’eau potable. Parmi les actions, favoriser la sobriété énergétique et en eau, micro-génération à partir de biomasse, méthanisation des déchets, …

La 3e partie synthétise une centaine d’actions possibles pour minimiser les vulnérabilités de Bristol au peak oil, et les indicateurs pour suivre ces actions. Cette partie est pour l’essentiel traduite à la fin de cette note.

Le rapport est précédé d’un résumé pour décideur, et suivi d’annexes pédagogiques expliquant les problématiques énergétiques ( Peak Oil, énergies alternatives, ressources nationales) et présentant ce qui se fait ailleurs (notamment à Portland, USA).

‘Résilience’ versus ‘Développement Durable’

Ce rapport illustre la différence de niveau  de conscience de la réalité du pic de production du pétrole entre Britanniques et Français. En France par exemple les scénario de politique publique (transports, aménagement urbain ou  territorial …)  ne prend pas en compte explicitement l’hypothèse d’une hausse rapide du prix de l’énergie, pas plus que les plans climats territoriaux ne s’intéressent aux conséquences locales de la réduction des stocks d’hydrocarbures, qui est pourtant la contrepartie de l’augmentation du CO2 atmosphérique.

Résilience’ d’un côté de la Manche, ‘développement durable’ de l’autre côté:  tandis que les Anglais estiment que les alternatives au pétrole sont loin d’être prêtes industriellement et se préparent à une ‘descente énergétique’ subie, nous  mettons beaucoup d’espoirs dans des révolutions technologiques à venir pour maintenir la croissance. Alors que nous planifions pour réduire vertueusement nos émissions de gaz à effet de serre, ils planifient pour assurer leur sécurité alimentaire et la survie du système social.

Les britanniques et les villes en transition nous montrent qu’une démocratie peut se préparer à des changements profonds et des risques majeurs, en expliquant sans démagogie les contraintes aux citoyens, et en les impliquant pour maintenir l’essentiel.
Espérons que ce réalisme anglo-saxon inspirera les politiques de nos villes et l’action citoyenne dans les prochaines années.

— Thierry Caminel
Ingénieur

(Ce document peut être redistribué et utilisé sans restriction)


Référence :

[1] http://www.bristol.gov.uk/ccm/content/Environment-Planning/sustainability/file-storage-items/peak-oil-report.en

[2] par exemple:

[3]  (en) http://www.transitiontowns.org/   ; (fr)  http://villesentransition.net/
Sur l’approvisionnement en nourriture de Bristol : http://www.bristol.gov.uk/ccm/content/Health-Social-Care/health-policy/food-for-bristol.en

[4] (en) http://www.independent.co.uk/news/science/warning-oil-supplies-are-running-out-fast-1766585.html

[5] (en) “Economic Growth  and cheap oil” –  http://www.cge.uevora.pt/aspo2005/abscom/ASPO2005_Ayres.pdf


Figures extraites du rapport :

 

 

 


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Traduction (rapide et partielle) de la 3e partie du rapport

(Tout  n’a pas été traduit, et la traduction n’est pas professionnelle. Le but est juste de donner un aperçu des mesures envisagées à un lecteur non anglophone  ).

——–

Introduction

Cette section offre des options d’actions concrètes  qui pourraient être prises dès maintenant afin de réduire la vulnérabilité de Bristol au pic pétrolier. Les options sont donnés en réponse aux vulnérabilités identifiées dans la partie 2.
Les options sont dirigées par l’ensemble suivant de paramètres:

  • Ce rapport ne traite que des alternatives connues concernant la planification de la sécurité énergétique. Il peut être tentant de construire des solutions basées sur des technologies et des carburants non encore éprouvés ou commercialement disponibles.  On ne sait pas quelles technologies alternatives seront viables dans le court laps de temps dont nous disposons pour prendre des mesures.
  • Tout plan visant à réduire la dépendance au pétrole doit inclure des réductions urgentes et importantes de la consommation globale d’énergie, car il n’y a pas de carburant pouvant se substituer simplement à la demande actuelle.
  • […]

Options pour l’action

  1. Acceptation : Reconnaître publiquement le pic pétrolier comme une menace. Adopter une résolution pour prendre des mesures maintenant afin d’atténuer les conséquences du pic pétrolier.
  2. Leadership:  Mettre en place une équipe intersectorielle, avec un budget, pour faire avancer les travaux.
  3. […].

Idées à considérer :

La planification de la ville

  • Concevoir et mettre en œuvre, à Bristol, un plan de réduction de la consommation de pétrole de 50% en 2020. Définir ensemble des objectifs de réduction de la consommation d’énergie, veiller à ce que la consommation de pétrole ne soit pas compensée par d’autres sources d’énergie.
  • Créer un ensemble d’indicateurs de résilience au pic pétrolier pour aider à la planification des actions et mesurer le succès.

Atténuation de l’urgence

  • Augmenter la résilience aux pénuries en pétrole en doublant  [bunkered fuel supplies]
  • Travailler avec les communautés pour informer le public et renforcer la résilience aux situations d’urgence causées par le pic pétrolier et le changement climatique.

Planification urbaine

    • Développer l’évaluation des risques relatifs au pic pétrolier en incorporant des critères dans les la planification des politiques. Réviser les futurs scénarios et construire de nouveaux scénarios prenant en compte le prix du carburant et l’augmentation des coûts de construction et de fonctionnement.
    • Veiller à ce que la politique d’aménagement protège les bonnes terres  agricoles et les forêts autour de la ville et dans la région.
    • Ajouter des exigences d’espace minimum pour des jardins ou des lots aux exigences de planification des nouveaux bâtiments, basé sur des recherches concernant ce qui sera nécessaire de produire comme nourriture par habitant pour satisfaire les objectifs alimentaires de la ville. Rechercher des moyens d’ajouter de l’espace par l’intermédiaire de jardins sur les balcons, les toits, etc

[…]

  • Travailler avec les communautés d’habitants sur les programmes de planification, pour adapter les quartiers existants aux critères de résilience au Peak Oil.

Transport et Mobilité

  • Donner la priorité aux projets de transport qui seront le plus rapidement à même de répondre aux objectifs de mobilité, sans utilisation de carburants pétroliers. Examiner et restructurer les plans de dépenses courants, annuler les projets qui ne remplissent pas ces critères.
  • Définir une politique des transports donnant la priorité à la marche, au vélo et au transport public, en augmentant le pourcentage de financement annuel de ces domaines. Entreprendre un programme de changement à la fois des infrastructures et de la gestion du  trafic règlement. Inclure des mesures douces de réduire l’utilisation des voitures de 50% d’ici à 2015.
  • Garantir un programme de financement pour le vélo pendant les 10 années au-delà de 2011, avec un objectif d’augmentation des cyclistes réguliers à 70%.
  • Diversifier les carburants de première nécessité pour les services publics, les transports publics et taxis
  • Donner la priorité au développement d’un système de fret durable pour les biens essentiels, pour réduire le transport routier de 50% d’ici à 2020. Planifier un train de banlieue  avec un hub d’échange rivière / route et des entrepôts et zone industrielle adjacent
  • […]

Construire la résilience des communautés et protéger les personnes vulnérables

  • Appuyer les initiatives communautaires qui travaillent sur la résilience, via le financement et la publicité […]
  • Soutenir les bénévoles et appuyer les initiatives communautaires qui assurent la formation et l’information,  les soutenir en fournissant gratuitement des espaces ou des locaux.
  • Fixer des normes et mettre en œuvre une  planification des risques publics, pour lutter contre les effets d’une hausse rapide du chômage, du  carburant et de la pauvreté alimentaire.

Construire un système alimentaire durable

  • Travailler avec autorités  avoisinantes pour allouer les terres agricoles de qualité dans la région.
  • Travailler avec les avec autorités  avoisinantes pour mettre en œuvre des politiques et des initiatives qui appuient les agriculteurs locaux et permettre une transition vers des systèmes agricoles durables.
  • Faciliter le transport, les installations et les initiatives permettant aux producteurs locaux et aux détaillants d’amener leur produits aux marchés. Cela peut comprendre la création d’installations de transformation locale de la viande et les produits laitiers.
  • Fixer un objectif de 50% d’approvisionnement local pour l’alimentation du secteur public en 2012
  • Appuyer la recherche et l’expérimentation de systèmes agricoles non basés sur le  pétrole.
  • Rechercher des business model pour l’élevage, la transformation alimentaire, le stockage et la vente pour une économie alimentaire relocalisée.
  • Changer la politique d’aménagement du territoire pour faciliter la création de d’avantage de fermes et jardins potagers urbains.
  • Fixer un objectif pour Bristol de fournir 50% de ses fruits et légumes à partir de production urbaine en 2020. Des objectifs pourraient également être fixée pour les œufs  et d’autres aliments.
  • Lancer un programme de prise de conscience de l’importance d’une alimentaire durable dans le grand public, en veillant à ce qu’il ne soit pas juste considéré comme un style de vie des classes moyennes.
  • Soutenir et promouvoir l’éducation sur la culture, le stockage et la préparation des aliments. Développer des formations en agriculture durable et des entreprises pour équiper une nouvelle génération d’ agriculteurs.

Construire une économie durable

  • Informer et soutenir les entreprises pour implémenter la sécurité énergétique et la planification du risque de pic pétrolier.
  • Mettre en œuvre des programmes visant à encourager la création de buziness model à faible énergie.
  • Promouvoir et soutenir une économie de biens et services produits localement au travers de [rent and rate holidadays]  et de monnaie locale.
  • Concentrer le soutien et l’investissement sur des secteurs économiques qui concourent à un avenir durable, notamment concernait les énergies renouvelables, la production et la transformation alimentaire, la production textile et de fabrication, la fabrication et la réparation de moyens de transport durables, la construction et la fabrication efficiente en énergie faisnat usage de l’adaptation, la réparation et la réutilisation
  • Établir des liens entre les entreprises pour recycler les déchets.
  • Entreprendre un examen des secteurs économiques de Bristol les plus vulnérables au pic pétrolier,  et adapter les compétences de ces secteurs avec les compétences requises à une économie durable.
  • Étudier la création d’une monnaie locale, aux côtés de la livre, pour recycler l’argent à l’intérieur de la cité.

[…]

Rapport sur la « Croissance Verte »

Je vous recommande la lecture du rapport suivant sur la « Croissance Verte ».

http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/03-10.pdf

Il est assez différent de tout ce que j’ai lu jusqu’ici.

En résumé :
Les auteurs (qui incluent Alain Grandjean , membre de la FNH) partent de l’équation de Kaya pour montrer l’ampleur du changement nécessaire: « Il va donc falloir faire 6 à 7 fois mieux chaque année dans les 40 prochaines années, que dans les 30 dernières années… »

Ils discutent ensuite du peak oil, du rôle possible des NTIC (techno de l’information), des mutations sur les flux financiers, pour en conclure que « Les deux piliers du modèle précédent, NTIC et capital financier globalisé, ont montré leur incapacité à
générer une croissance durable et soutenable
, en raison notamment de la montée spectaculaire des
inégalités, des risques et des déséquilibres financiers globaux. Il ne fait pas de doute que la prise en
compte isolée ou simplement additionnelle d’un troisième pilier, le capital environnemental, en simple
réponse aux défis posés par le changement climatique notamment, sera vouée à l’échec.

L’émergence d’un nouveau modèle de croissance verte impose non seulement une prise en compte
cohérente et systémique des enjeux beaucoup plus larges que la simple adjonction d’un input
supplémentaire dans une dynamique économique qui s’est épuisée. Mais elle requiert de surcroît de la
part des pouvoirs publics une action ambitieuse en matière de nouvelle régulation des marchés et des
comportements sur ces nouveaux marchés. »

Suivent une présentation des liens croissance / environnement (avec des courbes de Kuznets très éloquantes) , et une argumentation sur la nécessité de guider les NTE  (nouvelles Technologies de l’Environnement) pour éviter l’effet rebond.

« Les contours du nouveau modèle de croissance verte devront s’appuyer sur une augmentation de la
contribution des secteurs producteurs et utilisateurs de NTE à la croissance du PIB à tous les échelons
(efficacité énergétique de l’offre et la demande, signal envoyé au marché via le prix du carbone, la
fiscalité etc.) accompagnée de changements structurels (signal envoyé au marché via l’effet prix et
productivité des NTE, la correction des défaillances de marché etc.). »

Suit un paragraphe sur « l’économie de la fonctionnalité » (ie usage plutôt que possession, par exemple autopartage, velib, …) .

La seconde partie décrit les mécanismes de quotas, une description des plans de relance, les emplois verts, l’intensité énergétique et les marges d’améliorations (notamment via les NTIC, qui semble non négligeable).

Constatant que les approches actuelles ne suffisent pas, les auteurs discutent du signal-prix (taxe carbone), des impacts technologiques ( à ne pas surestimer, mais un vrai potentiel dans les transports et le tertiaire) , la régulation du marché, …

Enfin, les auteurs appellent à « travailler à un nouvel équilibre entre économie, environnement et société », notant que « Le prochain temps d’équilibre et d’expansion de l’économie correspondra ainsi à un usage plus rationnel des ressources qui restent à notre disposition pour satisfaire des besoins de bien-être. Il verra nécessairement une réévaluation du rôle des objets au profit de celui du rapport à notre environnement naturel et humain. »

Ils proposent un nouveau paradigme, dont les mots clefs sont « Anticiper, Coordonner, Fédérer« , et la conclusion est :

« Au stade actuel, les réponses envisagées au problème suivent trois grandes logiques : la modification des signaux-prix, la recherche d’une rupture technologique et l’augmentation volontariste de l’efficacité énergétique. Si chacune de ces pistes doit effectivement être suivie pour parvenir à une réduction substantielle des émissions de GES, s’y engager sans disposer d’une vision globale réduirait sévèrement les chances de succès. Ces actions, qui ont chacune leurs limites doivent être conçues comme des composantes d’une stratégie globale qui s’appuierait sur:

  • un objectif général de sobriété de l’économie;
  • l’invention d’un régime de croissance qui ne soit pas uniquement fondé sur l’innovation technologique, mais sur la fourniture de services plus qualitatifs qui visent à améliorer le bien être des individus en répondant à des besoins plus essentiels que les seuls besoins matériels;
  • la mise en cohérence des instruments (taxes, normes, marché de quotas, politique industrielle) utilisés pour s’assurer que les comportements induits chez les acteurs économiques sont bien compatibles avec les objectifs environnementaux visés;
  • une politique de formation ambitieuse pour accompagner la conversion nécessaire des compétences professionnelles aux nouveaux métiers de la croissance verte.

L’annexe 1 résume les recommandations.