Deux livres sur le découplage

Mes réflexions concernant l’évolution de l’efficacité énergétique de l’économie ont conduit à 2 contributions dans des livres récents:

« Produire plus, polluer moins : l’impossible découplage ?« ,
avec Gaël Giraud, Philippe Roman,  Aurore Lalucq et Philippe Frémeaux, édité par Les Petits Matins et l’Institut Veblen, en Novembre 2014 [lien]

et

« Economie de l’après-croissance. Politiques de l’Anthropocène II.« ,
sous la direction d’Agès Sinaï, publié aux éditions de Science Po, avec des contributions de Philippe Bihouix, Christophe Bonneuil, Alice Canabate, Yves Cochet; Paul Jorion, Virginie Maris, Dominique Méda, François Roddier [lien].

 

Le livre « Produire plus, polluer moins : l’impossible découplage » , co-édité par l’Institut Veblen, traite d’une question clef de l’écologie, le lien entre la production économique et son impact environnemental. L’économiste Gaël Giraud met en lumière le lien structurel entre énergie et l’activité économique telle que mesurée par le PIB, et explique la nécessité de refonder les modèles économiques pour prendre en compte les flux physiques. Philippe Roman présente les indicateurs de flux de matières, et démontre qu’une bonne part des progrès attribués aux pays riches en matière de réduction de leur empreinte écologique sont attribuables aux délocalisations vers les pays du Sud. Ma contribution concerne les aspects physiques, comme la nécessité de consommer toujours plus d’énergie pour extraire les ressources naturelles, qui constituent des freins à l’amélioration de l’efficacité énergétique. Enfin Philippe Frémeaux et Aurore Lalucq concluent l’ouvrage en s’interrogeant sur la notion de richesse, et en posant les bases d’un nouveau contrat social-écologique.

Le synopsis du livre résume bien l’enjeu:

« Produire plus en dégradant moins l’environnement : telle est la perspective incarnée par le concept de découplage. En des temps où la crise écologique s’aggrave et où la croissance économique fait défaut, il accompagne l’espoir d’une « croissance verte » qui associerait retour au plein emploi, progression du pouvoir d’achat et réponse aux défis environnementaux.
Tout le problème est que ce miracle, nous expliquent les auteurs, ne s’est encore produit nulle part à ce jour. En outre, à étudier les ressorts de la croissance passée, on constate qu’elle a été étroitement dépendante d’une énergie abondante et bon marché.
Si nous voulons éviter une décroissance brutale, imposée par les pénuries de ressources ou la dégradation des écosystèmes, provoquant chômage de masse, aggravation des inégalités, menaces pour la paix et la démocratie, il faut sans attendre mettre en oeuvre un nouveau modèle d’économie et de société, économe en énergie et en matières
. »

Le livre « Economie de l’après croissance » rassemble, sous la direction d’Agnès Sinaï, des contributions de membres de l’Institut Momemtum.  Il trace les contours d’une économie biophysique, encastrée dans les cycles de la nature, ralentie, locale, et sobre. A l’horizon de ce nouveau paradigme, la décroissance apparaîtra non pas tant comme une contrainte que comme une nécessité éthique et physique.

J’y publie pour ma part une version très étendue de mon article sur « L’impossible découplage« .

Une 4e blessure narcissique ?

[Article publié par « Le Sauvage »]

L’inéluctable décroissance de l’activité économique est connue depuis au moins 40 ans. En 1972 paraissait ainsi le rapport Meadows pour le Club de Rome intitulé « The Limits to Growth », qui montrait déjà que l’activité économique était nécessairement dépendante des flux de matières, et que ceux-ci ne pouvaient que se réduire. A la même période, Nicholas Georgescu-Roegen intégrait l’économie dans la thermodynamique, et notamment dans le second principe qui traduit l’irréversibilité des transformations de l’activité économique.

Pourtant, la plupart des économistes, hommes politiques, journalistes ou spécialistes, continuent de prendre pour hypothèse, implicite ou explicite, que le progrès technique permettra un fort découplage et une croissance « verte ». Cette hypothèse est basée sur des modèles macro-économiques de croissance endogène qui ignorent l’énergie en tant que facteur de production, donc manquant l’essentiel, et sur une vision optimiste des capacités de l’homme à trouver des solutions techniques aux problèmes qui se posent.

Freud écrivait que « le narcissisme universel, l’amour-propre de l’humanité, a subi jusqu’à présent trois graves démentis de la part de la recherche scientifique », ces trois démentis étant la révolution copernicienne (la Terre n’est pas au centre de l’Univers), la théorie de l’évolution (l’Homme est un animal comme les autres), et la psychanalyse (l’Homme n’est pas maître de ses pulsions). L’impossibilité qu’a l’Homme à découpler son activité économique des flux de matière et d’énergie nous conduit à une quatrième blessure narcissique, s’opposant à l’idée de progrès qui structure la société occidentale depuis les Lumières. On peut comprendre la considérable inertie pour accepter ce nouveau paradigme.

Une meilleure compréhension des limites du progrès est pourtant indispensable, et faisable à condition de remettre en question les indicateurs, unités, et concepts économiques habituels. À l’aune d’indicateurs tels qu’intensité énergétique, EROI ou carbone évité, il est fort improbable que des innovations jugées prometteuses par des prospectivistes tels que Jeremy Rifkin (réseaux intelligents, imprimante 3D, photovoltaïque, piles à combustible, séquestration …)  soient suffisantes pour compenser la déplétion des ressources fossiles et maintenir l’accroissement de l’activité économique. Les modèles macro-économiques sont bien sûr à revoir, afin qu’ils intègrent enfin le rôle majeur de l’énergie dans l’économie et permettent de conduire une transition vers une société post-croissance.

Plus important à mon avis est de donner des grilles de lecture aux citoyens concernant les causes de la crise économique et les raisons pour lesquelles il faut accepter une remise en cause des modes de vie.  Laisser à penser que le progrès technique résoudra les problèmes peut conduire au refus du changement, et la recherche de boucs émissaires. La sobriété ne peut être acceptée dans une société démocratique sans un considérable effort de pédagogie et de réduction des inégalités. Tel doit être l’enjeu d’une réelle transition écologique.

Alors que les économistes et hommes politiques semblent incapables de comprendre les crises et le fait que nous vivons un point de basculement, il nous faut un nouveau paradigme du progrès, compatible avec la nécessaire et inévitable réduction de l’activité économique. Les innovations, notamment via les technologies numériques et leurs fantastiques possibilités de disséminer l’information, pourraient aider à son émergence, mais seulement à condition de prendre conscience de leur dépendance aux ressources physiques et aux organisations sociales, et trouver les voies d’un profond changement de nos modes de vie.

L’impossible découplage entre énergie et croissance

Version publiée dans le livre « Economie de l’après-croissance. Politiques de l’Anthropocène II » ,  faisant suite à un  séminaire à l’Institut Momemtum, Novembre 2011

Mise à jours Octobre 2015.

[Les diagrammes sont dans un autre post]

[Cet article a donné lieu à deux publications « papier »:
voir le post
« Deux livres sur le découplage« ]

 

Au cours de ces dernières années marquées par les enjeux énergétiques et climatiques, l’innovation technologique est devenue pour beaucoup la principale piste de sortie de crise, celle qui permettrait de retrouver le chemin de la croissance. Les immenses progrès réalisés en matière de technologies de l’information et l’accumulation considérable de connaissances dans les domaines scientifiques et techniques font espérer que, bien utilisés, ils permettraient une croissance de l’activité économique découplée de l’usage des matières premières, et, en premier lieu, des énergies fossiles.

Experts et hommes politiques nous disent que ce découplage est à notre portée, qu’il suffirait d’investir dans l’innovation pour qu’un nouveau type de croissance survienne. Certains auteurs utilisent les termes de « troisième révolution industrielle » ou « croissance verte » pour qualifier de telles améliorations qui conduiraient à un nouveau cycle économique. L’un des promoteurs les plus connus de ce concept, Jeremy Rifkin, très écouté par nos dirigeants, estime par exemple qu’une telle révolution sera possible grâce à la mise en réseau de moyens de production d’électricité renouvelable décentralisés.

Cette vision semble très optimiste. En effet, l’indicateur grâce auquel nous pouvons quantifier ce découplage, l’intensité énergétique du PIB, ne s’est que très peu amélioré dans le passé. Plusieurs facteurs, physiques et sociétaux, permettent d’expliquer cette évolution et laissent à penser qu’il n’y aura pas plus d’amélioration dans l’avenir. Ce fait appelle alors à reconsidérer les perspectives de croissance et notre vision du futur.

Mesurer l’efficacité énergétique

Pour les physiciens, l’énergie est la mesure de toute transformation dans le monde physique, que ce soit pour changer la température, déplacer, modifier la composition chimique, transformer la matière… Toute activité humaine, a fortiori toute activité économique, se traduit par une consommation énergétique ou, plus précisément, par une dégradation de l’énergie d’une forme dite « libre » vers une forme dite « liée » ou « dégradée », la chaleur. L’efficacité énergétique de l’économie mesure la capacité à transformer l’énergie en biens et en services.

L’intensité énergétique de l’économie est le principal indicateur de l’efficacité énergétique. Il est défini comme le rapport entre la consommation d’énergie et le produit intérieur brut (PIB). Ce rapport varie fortement entre les pays, en fonction, par exemple, de la part des services ou du prix de l’énergie. En revanche, sa variation évolue lentement au sein d’un même pays. Surtout, elle n’évolue que très lentement au niveau mondial : depuis 1970, chaque augmentation de 1 % du PIB mondial a été accompagnée d’une augmentation de 0,6 % de l’énergie primaire, soit une amélioration moyenne de 0,7 % par an. Ce taux est presque constant, sans à-coups, montrant que les variations locales se sont compensées au niveau global. Par exemple, si un pays délocalise son industrie et augmente sa part de services, il diminue son intensité énergétique, mais il doit importer davantage en provenance de pays tels que la Chine, dont la consommation énergétique a explosé en même temps que ses exportations. La variation de l’intensité énergétique mesure donc bien l’amélioration de l’efficacité des procédés de production des biens et des services dans une économie mondialisée.

Découplage CO2 et matière

Il existe d’autres indicateurs de découplage, comme l’intensité carbone de l’économie qui représente le ratio entre les émissions de gaz à effet de serre et le PIB. Cet indicateur se dérive de l’intensité énergétique en ajoutant le contenu en CO2 de l’énergie. Ce paramètre évolue très lentement, car il dépend de la structure du système énergétique mondial, et il s’est fortement détérioré ces dernières années du fait de la part croissante du charbon. Il s’ensuit que l’intensité carbone de l’économie s’améliore encore plus lentement que l’intensité énergétique. Le cabinet PricewaterhouseCoopers a par exemple montré que la tendance sur cinq ans a été de 0,7 % chaque année, et que le G20 devrait réduire son intensité carbone de 6 % par an pour maintenir la croissance économique actuelle sans dépasser deux degrés de réchauffement climatique[1].

Un autre indicateur intéressant est l’empreinte matière, qui représente l’ensemble des matières premières utilisées par un pays, et pour lequel nous retrouvons des taux similaires. Selon une récente étude australienne, chaque augmentation de 1 % du PIB mondial a été accompagnée d’une augmentation moyenne de 0,6 % de l’empreinte matière des pays[2].

Ces indicateurs sont donc cohérents entre eux, et reflètent un nombre croissant d’études scientifiques qui racontent globalement la même histoire, celle de la non-soutenabilité de notre modèle de croissance.

Efficacité énergétique et croissance

On démontre facilement que le taux de croissance du PIB par habitant est à peu près égal à la somme de l’augmentation de la consommation énergétique par habitant et de l’évolution de l’intensité énergétique du PIB[3]. Ainsi, lors des Trente Glorieuses, le PIB par habitant augmentait de 3,5 % par an et la consommation énergétique de 2,5 % par an, tandis que depuis vingt ans, les taux sont respectivement de 1,5 % et 0,5 % par an.

Cette relation a été affinée récemment par Gaël Giraud, qui a montré par une étude statistique sur les données de cinquante pays pendant quarante ans, que c’est bien la hausse de la consommation d’énergie qui précède celle du PIB, et que, après un choc exogène (un krach financier par exemple), les deux sont voués à revenir toujours l’un vers l’autre au bout d’un certain temps[4]. D’après ses travaux, l’élasticité du PIB par rapport à l’énergie primaire est comprise entre 40 %, pour les zones les moins dépendantes du pétrole, comme la France, et 70 % pour les États-Unis, avec une moyenne mondiale tournant autour de 60 %. En d’autres termes, sur les 3 % d’augmentation moyenne du PIB par habitant au cours des Trente Glorieuses, environ 2 % provenaient de l’accroissement de la consommation de pétrole, de charbon et de gaz[5]. Ces résultats recoupent plusieurs travaux plus anciens de Robert Ayres et Benjamin Warr[6] ou de Rainer Kümmel.

Ces résultats remettent en question le rôle jugé généralement important du capital et du progrès technique dans la croissance économique. Surtout, ils montrent que les investissements croissants dans l’innovation technologique et la recherche scientifique ne se traduisent pas par une amélioration de l’efficacité énergétique de l’économie mondiale. Il y a donc des forces contraires qui s’opposent au progrès technique, en termes d’efficacité énergétique.

Rendement décroissant de l’énergie investie

Comme toute activité humaine, capturer de l’énergie requiert une dépense énergétique : l’agriculteur doit s’alimenter pour travailler son champ, il faut des machines pour extraire le pétrole du sol, le raffiner et le transporter, il faut des usines pour fabriquer des éoliennes, etc. La quantité d’énergie disponible une fois déduite l’énergie nécessaire à sa production s’appelle l’énergie nette, ou surplus énergétique.

Pour calculer l’énergie nette, on peut utiliser le taux de retour énergétique, ou energy return on investment (EROI), qui est le ratio de l’énergie utilisable rapportée à la quantité d’énergie dépensée pour l’obtenir. Quand l’EROI d’une ressource est inférieur ou égal à 1, cette source d’énergie est en fait un « puits d’énergie » et ne peut plus être utilisée comme source d’énergie primaire.

Au xxe siècle, l’humanité a profité d’une énergie présentant un excellent EROI, le pétrole. Mais les choses changent et les EROI sont en décroissance continue depuis cinquante ans[7]. Ainsi, il y a un demi-siècle, pour injecter quinze litres de sans-plomb 95 dans le réservoir d’une automobile, il suffisait de vingt centilitres en amont, depuis l’extraction du pétrole brut jusqu’à la fourniture d’essence à la station-service, en passant par le transport et le raffinage de l’or noir initial (EROI = 75/1). Aujourd’hui, en moyenne il en faut un litre (EROI = 15/1). Cela s’explique par le fait que, les réserves faciles d’accès ayant été exploitées en premier, il faut de plus en plus d’énergie pour extraire le pétrole d’un champ en fin de vie, ou situé en mer à une plus grande profondeur ou dans des environnements très difficiles comme l’Arctique. Les pétroles non conventionnels et les agrocarburants requièrent des procédés encore plus énergivores pour être exploités et ont des EROI bien plus faibles, de l’ordre de 4/1 pour les sables bitumineux (ce qui signifie qu’on ne récupère que 75 % de l’énergie stockée[8]) et 2/1 pour les bioéthanols en Europe. Le charbon a aussi des coûts d’extraction qui tendent à croître, auquel il faudrait ajouter, pour limiter les conséquences sur le climat, l’énergie nécessaire pour séquestrer le CO2, de l’ordre de 30 % de celle extraite, et éventuellement celle nécessaire pour le liquéfier, ce qui double encore la note.

Hors hydraulique, les sources d’énergie renouvelables ont également des EROI faibles, que ce soit l’éolien ou le solaire photovoltaïque, car il faut de l’énergie pour produire, installer et entretenir les capteurs. Des études estiment ainsi à environ 3/1 l’EROI des centrales photovoltaïques en Espagne[9], en prenant en compte l’ensemble des facteurs. Comme ces énergies sont en général intermittentes, il faut des systèmes de stockage ou de lissage de la production pour l’adapter à la consommation, tels que pompage-turbinage, hydrogénisation, stockage chimique, réseaux intelligents et capacités de production thermique. Tous ces équipements ont un coût énergétique non négligeable[10] et engendrent des pertes de rendements[11], qui réduisent encore les taux de retour énergétiques.

Cette baisse tendancielle des EROI implique donc que, toutes choses étant égales par ailleurs, il faut plus d’énergie primaire pour produire la même quantité de biens et de services, ce qui va de toute évidence à l’encontre du découplage.

Le même raisonnement s’applique aux matières premières, qui nécessitent une quantité accrue d’énergie pour être extraites[12]. Par ailleurs, beaucoup de technologies liées à l’énergie requièrent des matériaux rares (ou qui le deviennent) ou sont soumises à des contraintes géopolitiques. Même des métaux pratiquement non substituables tels que le cuivre, le zinc ou l’argent ont des perspectives limitées. L’approvisionnement en matières premières peut donc interférer avec le déploiement d’équipements susceptibles d’améliorer l’intensité énergétique.

Cannibalisme énergétique

Les faibles EROI ont également un impact sur la vitesse à laquelle on peut changer un système énergétique. En effet, le déploiement rapide d’une technologie permettant de produire ou d’économiser de l’énergie requiert de l’énergie. Joshua M. Pierce a montré que, si ce taux de déploiement était supérieur à l’inverse du temps de retour énergétique de la technologie, alors il serait nécessaire de « cannibaliser » d’autres sources énergétiques[13]. Par exemple, supposons un dispositif ayant un EROI « tout compris » de 4/1 (c’est-à-dire qu’il a produit ou économisé dans sa durée de vie quatre fois plus d’énergie qu’il en a fallu pour le fabriquer, l’installer, adapter l’existant, assurer sa maintenance, etc.), et une durée de vie de vingt-quatre ans. Son temps de retour énergétique sera donc de six ans. Si le taux de croissance excède 1/6, soit environ 17 % par an, alors toute l’énergie produite ou économisée doit être réinjectée dans la fabrication du dispositif, sans production d’excédent énergétique.

En d’autres termes, dans un monde où la quantité d’énergie fossile décroît, se réduit aussi notre capacité à le changer, et notamment notre capacité à produire des dispositifs technologiques susceptibles de fournir de l’énergie renouvelable et d’améliorer l’efficacité énergétique et le découplage.

Inertie sociétale

Au début du xvie siècle, Machiavel écrivait : « […] il faut considérer qu’il n’existe rien de plus difficile à accomplir, rien dont le succès ne soit plus douteux, ni rien de plus dangereux à mener, que d’initier un nouvel ordre des choses. Car le réformateur a des ennemis parmi tous ceux qui profitent de l’ordre ancien, et seulement de tièdes défenseurs chez tous ceux qui pourraient profiter de l’ordre nouveau, cette tiédeur émergeant en partie de la crainte de leurs adversaires, qui ont les lois en leur faveur ; et en partie de l’incrédulité de l’humanité, qui ne croit réellement à rien de nouveau tant qu’elle n’en a pas vraiment fait l’expérience[14]. »

Or, vouloir réduire significativement la consommation énergétique d’une société, c’est bien initier un nouvel ordre des choses. Et de fait, toutes politiques publiques de sobriété et d’amélioration des intensités énergétiques rencontrent des résistances qui freinent leur mise en œuvre. Le plus évident concerne le prix de l’énergie, difficile à augmenter par tout gouvernement, alors que c’est la solution la plus simple pour inciter les acteurs économiques à l’utiliser efficacement. Mais des oppositions apparaissent aussi face à l’installation d’équipements (champs d’éoliennes, réseaux intelligents, lignes à haute tension, nanotechnologies…), face au changement d’activité vers des activités moins intensives en énergie (par exemple de l’industrie automobile vers la rénovation des bâtiments) et face à la promotion des comportements sobres (limitations des vitesses automobiles, densification des villes…). Toutes les mesures liées à l’énergie affectent nécessairement de nombreuses catégories sociales et sont donc difficiles à mettre en place, particulièrement en démocratie.

Considérons par exemple le covoiturage. Si cette pratique se diffusait au point de doubler le nombre moyen de personnes transportées par voiture, cela signifierait moins de véhicules sur les routes (donc qui s’usent), moins d’emploi dans la filière automobile (constructeurs de voitures et de pneus, équipementiers, raffineries, garagistes…), dans les sociétés d’autoroutes et les entreprises du bâtiment, mais aussi moins de médecins (car moins de pollution), de pharmaciens, de gendarmes, etc. C’est toute l’activité du secteur lié aux déplacements qui en serait affectée, donc le PIB, l’emploi, le pouvoir d’achat de millions de personnes. Certes le pouvoir d’achat des covoitureurs augmenterait, mais on voit bien la difficulté à « initier un nouvel ordre des choses », particulièrement de la part d’hommes et de femmes politiques élus sur des promesses d’amélioration du pouvoir d’achat et de relatif statu quo sociétal, sur des horizons de temps qui n’excèdent pas la prochaine élection.

Difficiles incitations

Une autre force bien étudiée qui s’oppose au découplage est l’effet rebond. Celui-ci stipule que les économies d’énergie ou de ressources initialement prévues par l’utilisation d’une nouvelle technologie sont partiellement ou complètement compensées à la suite d’une adaptation du comportement de la société. La large diffusion d’un appareil qui consomme moins d’énergie finit par compenser le gain unitaire par appareil.

Plus généralement, il y a une vraie difficulté à inciter les agents économiques à investir pour réduire leur consommation ou améliorer leur efficacité énergétique. Il est en outre possible qu’ils n’aient pas les moyens financiers nécessaires à l’investissement pour économiser rapidement de l’énergie, par exemple lors de crises économiques, car les capitaux manquent, comme on a pu l’observer lors des chocs pétroliers de 1974 et de 2008.

Ajoutons que les incitations telles que les aides basées sur des critères monétaires peuvent se révéler des freins au développement de filières industrielles efficaces. L’industrie photovoltaïque en est un exemple : la délocalisation en Chine, devenue premier producteur mondial grâce aux faibles coûts du capital et de l’énergie, a empêché jusqu’ici le développement de technologies avec des EROI élevés, car les politiques d’achats subventionnés favorisent les meilleurs retours financiers et non les meilleurs retours énergétiques.

Rendement décroissant de l’innovation

Les investissements dans l’innovation technologique et la recherche scientifique augmentent, sans pour autant que les intensités énergétiques s’améliorent au même rythme. Une explication est que la recherche tend à être une activité privée ou soumise à des intérêts économiques rapides.

Il existe également un autre phénomène, la baisse des rendements de la recherche scientifique et de l’innovation technologique, qu’illustre par exemple le fait qu’il faut de plus en plus de moyens humains et financiers pour produire un brevet ou faire une découverte. C’est une analyse développée par l’anthropologue Joseph Tainter, qui a montré que plus l’organisation sociale d’une société est complexe, plus elle aura tendance à consommer de l’énergie et plus elle éprouvera des difficultés à trouver des solutions pour faire face à la baisse de ses rendements énergétiques[15]. En dehors des domaines du traitement de l’information et de la biologie, les innovations majeures appartiennent au passé et les efficacités ne s’améliorent que lentement. La complexité accrue des solutions technologiques les rend sensibles à la loi du minimum de Liebig, selon laquelle la non-disponibilité d’un seul élément suffit à limiter la production entière. Même les technologies de l’information ne suffisent pas à compenser la diminution de la productivité du travail, comme l’a analysé l’économiste Robert Gordon dans un article très commenté sur la fin de la croissance aux États-Unis[16].

TIC, réseaux intelligents et découplage

Les domaines où la technologie avance le plus vite, tels que les technologies de l’information et de la communication (TIC) ou les biotechnologies, n’ont pas engendré à ce jour d’amélioration sensible de l’efficacité énergétique globale de l’économie[17] et ne participent pas au découplage[18]. L’infrastructure mondiale de l’internet, depuis les serveurs jusqu’au réseau 4G et aux smartphones, requiert de grandes quantités d’énergie et de matières premières rares pour fonctionner et croître. Les immenses investissements dans le secteur servent le plus souvent à changer la manière dont les services sont rendus par de nouveaux acteurs, éventuellement à en créer de nouveaux, mais généralement sans considération sur l’énergie dépensée. Les gains en matière d’efficacité des centres de calculs sont compensés par l’effet rebond. Par exemple, le coût énergétique d’une photo ou d’un film numérique est bien moins élevé que leur équivalent argentique, mais la conséquence a été l’explosion du nombre de photos et de vidéos stockées dans les centres de données comme ceux de Facebook (plusieurs centaines de millions chaque jour).

Les « réseaux intelligents » sont souvent cités comme exemple où les technologies de l’information pourraient améliorer le découplage. L’intérêt principal est leur capacité à mieux gérer l’intermittence des énergies renouvelables et à augmenter ainsi leur part dans le mix énergétique. C’est nécessaire mais limité par les problèmes de faible EROI, et cela ne contribue pas à l’amélioration de l’efficacité énergétique. L’autre intérêt est une meilleure information des usagers sur leur consommation instantanée, mais il n’est pas prouvé que cela infléchisse à long terme les comportements.

Certes, il existe encore des marges de progrès considérables en matière de traitement de l’information, car nous sommes loin d’avoir atteint les limites physiques. Il est possible que nous ayons à l’avenir des voitures qui conduisent toutes seules, des robots qui feront le ménage et des machines expertes en médecine ou en affaires juridiques[19]. Mais cette marge de progrès n’est en aucun cas extrapolable aux autres secteurs et ne paraît pas avoir d’impact significatif sur l’efficacité énergétique de nos économies. On peut aussi s’interroger sur l’impact sociétal de ces innovations, qui menaceront fortement l’emploi.

Inéluctable décroissance

Il est donc peu probable que les taux d’amélioration des intensités énergétiques s’améliorent significativement dans les années et décennies à venir. Pas plus que dans les quarante dernières années, il n’y aura pas de découplage fort entre consommation énergétique et activité économique, même en investissant davantage dans la recherche et l’innovation.

Ce qui va changer, par contre, c’est la quantité d’énergie disponible, qui va diminuer du fait de la déplétion des ressources d’énergie fossile, de la lutte contre le réchauffement climatique, du manque d’investissement ou de la baisse des EROI. Ainsi le pic de production de pétrole conventionnel a été dépassé en 2007, et si les pétroles non conventionnels permettent de compenser encore en volume, l’énergie nette stagne à cause de leur faible EROI et devrait baisser dans les années à venir[20].

Énergie et activité économique formant un système couplé, nous devrions donc assister à la poursuite du ralentissement de la croissance économique mesurée par le PIB, puis à une baisse. Même en espérant une amélioration de l’intensité énergétique de 1,5 % par an au niveau mondial, ce qui paraît très optimiste puisque ce taux est presque nul depuis quelques années, cela sera insuffisant pour compenser la baisse de la production d’énergie fossile qui pourrait être largement supérieure à 2 % par an. Cette décroissance du PIB conduira sans doute à des rétroactions négatives, comme la réduction des capacités d’investissement pour augmenter la production énergétique ou améliorer les processus industriels, la multiplication de krachs financiers provoqués par l’incapacité de rembourser les dettes ou encore l’exacerbation de la crise sociale compromettant l’acceptation du changement par les citoyens. La situation ne sera pas identique dans chaque pays, mais dans une économie fortement mondialisée, avec une démographie croissante et des classes moyennes plus nombreuses, il est peu probable que certains puissent éviter les récessions. La France en particulier, sans ressource d’énergie fossile et très endettée, n’a que très peu de marges de manœuvre. Le prix de l’énergie devrait se maintenir à des niveaux élevés, mais sans pour autant permettre le financement suffisant de solutions alternatives.

Une quatrième blessure narcissique

Cette inéluctable décroissance de l’activité économique est connue depuis au moins quarante ans. En 1972 paraissait le rapport Meadows pour le Club de Rome, intitulé The Limits to Growth, qui montrait déjà que l’activité économique était nécessairement dépendante des flux de matières et que ceux-ci ne pouvaient que se réduire. À la même période, Nicholas Georgescu-Roegen intégrait l’économie dans la thermodynamique, et notamment dans le second principe qui traduit l’irréversibilité des transformations de l’activité économique.

Pourtant, la plupart des économistes, hommes politiques, journalistes ou spécialistes continuent de prendre pour hypothèse, implicite ou explicite, que le progrès technique permettra un fort découplage et une croissance « verte »[21]. Cette hypothèse est basée sur des modèles macroéconomiques de croissance endogène qui ignorent l’énergie en tant que facteur de production – qui manquent donc l’essentiel – et sur une vision optimiste des capacités de l’humain à trouver des solutions techniques aux problèmes qui se posent.

Freud écrivait que « le narcissisme universel, l’amour-propre de l’humanité, a subi jusqu’à présent trois graves démentis de la part de la recherche scientifique[22] » : la révolution copernicienne (la Terre n’est pas au centre de l’Univers), la théorie de l’évolution (l’homme est un animal comme les autres) et la psychanalyse (l’homme n’est pas maître de ses pulsions). L’impossibilité de découpler l’activité économique des flux de matière et d’énergie représente une quatrième blessure narcissique, s’opposant à l’idée de progrès qui structure la société occidentale depuis les Lumières. On peut comprendre la considérable inertie pour accepter un nouveau paradigme.

Certes, les innovations, notamment les technologies numériques et leurs fantastiques possibilités de disséminer l’information, pourraient aider à l’émergence d’une société plus sobre, mais à condition de prendre conscience de leur dépendance aux ressources physiques et aux organisations sociales.

Une meilleure compréhension des limites du progrès nous paraît indispensable. Elle n’est faisable qu’à condition de remettre en question les indicateurs, unités et concepts économiques habituels. À l’aune d’indicateurs tels que l’intensité énergétique, l’EROI ou le carbone évité, il est fort improbable que des innovations jugées prometteuses par des prospectivistes comme Jeremy Rifkin (réseaux intelligents, imprimante 3D, photovoltaïque, piles à combustible, séquestration du CO2…) soient suffisantes pour compenser la déplétion des ressources fossiles et maintenir l’accroissement de l’activité économique[23]. Les modèles macroéconomiques sont évidemment à revoir, afin qu’ils intègrent enfin le rôle majeur de l’énergie dans l’économie et permettent de conduire une transition vers une société postcroissance.

Il est en outre important de donner des grilles de lecture aux citoyens sur les causes de la crise économique et les raisons pour lesquelles il faut accepter, au risque de les subir, des remises en question des modes de vie. Laisser croire que le progrès technique résoudra les problèmes peut entraîner un refus du changement et la recherche de boucs émissaires. A contrario, un considérable effort de pédagogie concernant la dépendance de notre modèle de société aux ressources physiques, associé à une réduction des inégalités, peut grandement aider au changement. Le mouvement des villes en transition donne l’exemple d’une telle pédagogie, basée sur le concept de résilience locale et de « catastrophisme éclairé »[24]. Tel doit être l’enjeu d’une réelle transition écologique.

[1]. PwC, Two Degrees of Separation. Ambition and Reality. Low Carbon Economy Index 2013, Londres, PricewaterhouseCoopers, septembre 2014, http://pwc.to/1n29icu.

[2]. Thomas O. Weidmann et al., « The Material Footprint of Nations », PNAS, 3 septembre 2013.

[3]. Jean-Marc Jancovici propose une démonstration simple à la fin de son texte, « Qu’est-ce que l’énergie, exactement ? », juillet 2014, www.manicore.com.

[4]. Gaël Giraud, « Le découplage énergie-PIB, ou le rôle (sous-estimé) de l’énergie dans la croissance du PIB », dans Thierry Caminel, Philippe Frémeaux, Gaël Giraud, Aurore Lalucq et Philippe Roman, Produire plus, polluer moins : l’impossible découplage ?, Paris, Les petits matins, 2014, p. X-X.

[5]. Gaël Giraud, Illusion financière, Paris, Éditions de l’Atelier, 2e éd., 2013.

[6]. Robert U. Ayres et Benjamin Warr, The Economic Growth Engine. How Energy and Work Drive Material Prosperity, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2010.

[7]. La plupart des valeurs citées viennent de David J. Murphy et Charles A. S. Hall, « Year in Review – EROI or Energy Return on (Energy) Invested », Annals of the New York Academy of Sciences, 1185, 2010, p. 102-118.

[8]. La formule est : Énergie nette = Énergie initiale ´ (EROI-1) / EROI.

[9]. Calculs intégrant notamment l’énergie nécessaire à l’installation et au raccordement, de Charles A. S. Hall et Pedro Pietro, Spain’s Photovoltaic Revolution. The Energy Return on Investment, Berlin, Springer, 2013. Voir aussi Michael Dale et Sally M. Benson, « Energy Balance of the Global Photovoltaic (PV) Industry. Is the PV Industry a Net Electricity Producer ? », Environmental Science & Technology, 47 (7), 2013, p. 3482-3489.

[10]. D’après Daniel Weißbach, les systèmes électriques à base d’éolien et de photovoltaïque ont un EROI d’un ordre de grandeur plus faible que des systèmes basés sur le nucléaire, l’hydraulique ou les énergies fossiles : Daniel Weißbach et al., « Energy Intensities, EROIs (Energy Returned on Invested), and Energy Payback Times of Electricity Generating Power Plants », Energy, 52, 2013, p. 210-221.

[11]. D’après Ulf Bossel, 80 % de l’énergie électrique produite par une éolienne est perdue si elle est transformée en hydrogène puis reconvertie en électricité dans une pile à combustible : Ulf Bossel, « Does a Hydrogen Economy Make Sense ? », Proceedings of the IEEE, 94 (10), 2006, p. 1826-1837.

[12]. D’après Philippe Bihouix, l’extraction et le traitement des métaux consomment déjà entre 8 et 10 % de l’énergie primaire mondiale : Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon, Quel futur pour les métaux ? Raréfaction des métaux : un nouveau défi pour la société, Les Ulis, EDP Sciences, 2010.

[13]. Rogers Kenny, Colin Law et Joshua M. Pearce, « Towards Real Energy Economics. Energy Policy Driven by Life-Cycle Carbon Emission », Energy Policy, 38 (4), 2010, p. 1969-1978.

[14]. Machiavel, Le Prince, ville, éditeur, année d’édition, chap. VI, p. xx.

[15] Joseph A. Tainter, The Collapse of Complex Societies, New York (N. Y.), Cambridge University Press, 1989.

[16]. Robert J. Gordon, « Is U.S. Economic Growth Over ? Faltering Innovation Confronts the Six Headwinds », CEPR Policy Insight, 63, septembre 2012.

[17]. Voir, par exemple, Patricia Crifo, Michèle Debonneuil et Alain Grandjean, Croissance verte, Paris, Conseil économique pour le développement durable, 2009.

[18]. À ce sujet, lire Fabrice Flipo, Michèle Dobré et Marion Michot, La Face cachée du numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies, Paris, L’Échappée, 2013.

[19]. Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, Race Against the Machine. How the Digital Revolution Is Accelerating Innovation, Driving Productivity, and Irreversibly Transforming Employment and the Economy, Richmond (Va.), Digital Frontier Press, 2011.

[20]. Voir les calculs d’Antonio Turiel, « The Twilight of Petroleum », 4 février 2013, http://cassandralegacy.blogspot.fr.

[21]. Le découplage est ainsi présenté comme « une nécessité majeure » dans le scénario de transition énergétique de Greenpeace (2013), sans que sa faisabilité ne soit discutée.

[22]. Sigmund Freud, « Une difficulté de la psychanalyse », dans Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1971 [1933], p. 137-147.

[23]. Voir aussi Robert J. Gordon, « The Death of Innovation, the End of Growth », TED talks, février 2013, www.ted.com/talks.

[24]. Luc Semal, « Politiques locales de décroissance », dans Agnès Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, Paris, Presses de Sciences Po, 2013, p. 139-158.

DiagrammesFig 1: Évolution des intensités carbones et énergétiques de 1970 à 2004. On observe qu’elles sont proches, et ne se sont améliorées que de moins de 1% par an.  (source: GIEC AR4 )
Fig 2: EROI et quantités disponibles pour les principales sources d’énergie. La taille du ballon indique la part d’incertitude associée aux estimations. D’après l’auteur , il faut un EROI d’au moins 5 pour que se maintienne une civilisation industrielle (source: Charles Hall)

Fig3: Corrélation PIB Mondial / Production de pétrole


Fig 4: Variante de l’équation de Kaya, montrant que le taux annuel de croissance du PIB par habitant (POP), en pourcentage, est à peu près égal à la somme de l’augmentation de la consommation énergétique (NRJ) par habitant, et du taux d’amélioration de l’intensité énergétique du PIB. Celui ci est inférieure à 1% au niveau mondial.


Fig 5: Énergie nette en fonction de l’EROI, montrant la « falaise » quand les EROI se rapprochent de 1. (source: Murphy et Hall)

Fig 6: Historique et simulation de la production mondiale d’énergie liquide, en milliards de barils par an. Le pic de production conventionnel est derrière nous, tandis que celui « tout liquide » est estimé vers 2020.
Source: Australian Government, BITRE, 2009. Lien: http://bit.ly/gQwpH3

Fig 7: Investissements en R&D des USA, de l’Europe et de l’Asie, en milliards de dollar. La hausse ne s’est pas traduite par une amélioration significative de l’efficacité énergétique.

Fig 8 : Historique et projection de l’évolution  de l’intensité énergétique. On constate la régularité de l’amélioration au niveau mondial malgré des variations régionales, et pas de de rupture dans le futur. (source:BP repris par FMI)

 

Modèles énergetiques Open Source

Nous savons qu’une des problématiques majeures de l’écologie est de faire comprendre aux citoyens les enjeux énergétiques et de les associer à l’inévitable transformation de nos sociétés.

Les Anglais sont particulièrement en avance sur nous dans ce domaine,  en adoptant une approche pragmatique et ‘bottom-up » qui leur permet d’imaginer des « villes en transition« , des quotas énergiques négociables,  et une « prospérité sans croissance » destinée explicitement à améliorer  des « indicateurs de bien être » (well-being index) .

Une de leurs idées intéressantes est de permettre à chaque citoyen de construire son scénario énergétique. Il s’agit d’un logiciel mis en ligne permettant de jouer sur des dizaines de facteurs concernant la demande et l’offre énergétique, de comparer, partager les résultats, de visualiser les émissions de CO2, le diagramme de flux, les coûts, les surfaces, les investissements etc :  http://2050-calculator-tool.decc.gov.uk/

Le logiciel est open-source et peut donc être inspecté et modifié. Il y a aussi une version Excel, également open-source. Il est associé à un wiki, avec les données permettant le débat (par ex, sur le coût de l’éolien ).
L’ensemble fait une sorte de « scénario négawatt », mais ouvert, collaboratif, vérifiable, modifiable, permettant réellement aux citoyens de se ré-approprier le débat sur l’énergie, proposé par un gouvernement cherchant à associer le plus de personnes possible à la réflexion sur l’avenir énergétique.

A l’origine du projet, il y a David J.C Kay, physicien et auteur du livre de vulgarisation de référence en Grande Bretagne sur l’énergie, « Sustainable Energy – Without the hot air« , qui a été traduit en Français sous le titre « L’énergie durable – pas seulement du vent! « .

« Without the Hot Air » est un livre unique. Il explique via plein de petits calculs, des explications simples de concepts physiques et de graphiques clairs, ce qu’est l’énergie, à quoi elle sert et les ordres de grandeurs en œuvre ( « des chiffres, pas des adjectifs« ). David J.C Kay, qui a payé de sa poche la première édition de son livre, ne se prend pas trop au sérieux.  Le livre a reçu un très bon accueil, depuis Bill Gate jusqu’à des directeurs des « Amis de la Terre » ou de Greenpeace , en passant par des prix Nobels, des politiques, des industriels, des associations environnementales, etc..

Les premiers chapitres peuvent être lus par tout le monde, et la lecture en est vivement recommandée.

Le livre et le calculateur illustrent la manière  britannique d’aborder la transition énergétique, collaborative et partant des citoyens, bien différente de la notre basée sur les avis irréconciliables d’experts et de tradition jacobine.
Alors que la plupart des candidats proposent un « grand débat sur l’énergie », cette approche anglaise devrait nous inspirer.

Sortir du nucléaire sans sobriété ?

On a beau lire les détails qui ont paru sur le projet de sortie de nucléaire de l’Allemagne [1], aucune mesure à ce jour ne semble être destinée à changer significativement les comportements, encourager la sobriété énergétique, diminuer la demande en énergie, réduire la croissance économique : ni taxe carbone, ni quota énergétique, ni limitation de la vitesse des voitures, ni plan de descente énergétique, ni décroissance du PIB, ni relocalisation, …

Les experts de Negawatt, les partisans de la taxe carbone, les économistes écologistes ,  les promoteurs des villes en transition, … se sont-ils  tous trompés ? Sortir du nucléaire en réduisant les gaz à effet de serre ne nécessiterait pas, en fait, de telles mesures impopulaires ? Serait il possible de limiter l’effet rebond sans mesures contraignantes  ? [2]

A moins que, plus vraisemblablement, les Allemands aient décidé de ne plus participer à la lutte contre le réchauffement climatique. [3]

Ce ne seraient pas les seuls : le jour où ils annonçaient leur sortie du nucléaire, l‘AIE publiait que le record mondial absolu de concentration de CO2 était dépassé [4].  La veille, le Japon et le Canada annonçaient qu’ils ne se signeraient pas d’accord climatique pour remplacer Kyoto – ils pourront ainsi remplacer Fukushima par des centrales au gaz et développer sans contraintes les schistes bitumineux. Tous les pays se ruent sur les dernières réserves fossiles, dont les gaz des schistes. On est sur la trajectoire des pires scénarios du GIEC, et on continue !

Kyoto est donc mort, et Merkel en tire probablement les conséquences
.  Ses finances publiques et son industrie vont permettre à l’Allemagne d’investir dans les EnR et la rénovation thermique afin de compenser partiellement la sortie rapide du nucléaire, mais sans réduire la part des énergies fossiles. Pendant deux décennies au moins, alors qu’il a urgence à réduire les émissions de CO2 et des énergies fossiles, elle continuera sans complexe à maintenir ou laisser filer ses émissions ( qui ont augmentées de 4,8%  dans les 12 derniers mois), à consommer autant, à construire des centrales au charbon (détaxé) et au gaz, des gazoducs, …  [ 5]

En néo-libérale, Merkel a choisi une voie « business as usual », sans sobriété énergétique, sans changement des comportements, sans re-équilibrage des richesses entre Nord et Sud,  plein de green techs (dont la séquestration du CO2 [8], écologiquement discutable ) et d’exploitation des dernières ressources fossiles, dans le déni du Peak-Oil et en sacrifiant la lutte contre le réchauffement climatique.
Son plan rallie, de fait, l’Allemagne  aux autres pays opposés à Kyoto, refusant d’imposer des restrictions et comptant essentiellement sur des technologies à venir pour prétendre résoudre le problème climatique.

Il sera donc encore plus difficile de stabiliser le climat à un niveau de réchauffement global de moins de 2°C. Mais comme les principales victimes ne votent pas [6], les dirigeants arbitrent dans le sens de leurs intérêts court-termistes.  Les citoyens Allemands se lamenteront sur les dérèglements climatiques, sécheresses, catastrophes naturelles, famines, réfugiés, guerres provoquées par le réchauffement climatique…. ils parleront de solidarité nord-sud, accords internationaux, bla bla bla…  Mais ça ne les empêchera pas de rouler en grosses voitures [7], ni de prendre l’avion, ni de consommer encore et toujours plus….. tant que ça dure.

Faute de sobriété énergétique, sans volonté politique de réduire rapidement les émissions de CO2 et les importations d’hydrocarbures, les Allemands, en fermant leurs centrales nucléaires rapidement pour des raisons électorales, tourneraient paradoxalement le dos à leur principal penseur de l’écologie, Hans Jonas, qui écrivait : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie » .

Une autre voie est pourtant possible, basée sur une décroissance choisie de la consommation énergétique (sobriété + efficacité), la solidarité et le partage du bien commun que constitue l’énergie, la préparation au peak-oil et autres pics (gaziers, matière première,…), le souci de préserver le climat pour les générations futures.
Les Anglais semblent prendre cette direction [9], qui évite de mettre la charrue avant les bœufs [10] , pose la sobriété énergétique et la transition vers un autre mode de développement comme priorité, voire comme préalable à l’arrêt des centrales nucléaires pour éviter le scénarios qu’on voit à l’œuvre.

Ce choix de la réduction de la demande énergétique doit se traduire par des mesures politiques difficiles à expliquer, potentiellement impopulaires et qui doivent recevoir l’adhésion des citoyens, car il s’agit de changer les comportements, changer les mentalités, faire baisser le pouvoir d’achat de biens matériels, réduire cette extraordinaire liberté qu’apporte l’énergie dense, abondante et pas chère. Il faut de la pédagogie, et du courage politique que n’ont pas, encore, ni Merkel ni la plupart des autres dirigeants neo-libéraux.

Les politiques ne sont pas seuls responsables, ils ne sont que le reflet de la société. Les discours militants ont eux aussi leur part de responsabilité, qui entretiennent l’utopie d’une énergie propre. L’énergie n’est pas la cause des problèmes de destruction de la planète, elle n’est que l’outil. Changer d’énergie ne change pas le problème, elle le déplace. L’usagé de cet outil, c’est l’homme qui a cru réaliser ses rêves en maîtrisant le feu, fossile ou nucléaire. En fait il a consumé son espace de vie en créant la société de consommation sans limites.

Comment rendre nos sociétés sobres, et quel rythme de décroissance énergétique nos sociétés peuvent soutenir ?  Approche anglaise (priorité à la réduction de la demande et des énergies fossiles, pédagogie du peak oil…), ou allemande (priorité à la sortie du nucléaire, efficacité, … ) ?   dé-carbonisation, dé-nucléarisation, désintoxication énergétique ou les trois ?  Ces questions, qui devraient être au cœur des projets politiques , sont trop largement occultées jusqu’ici.

–Thierry Caminel

[Ce texte est diffusable avec les notes]

Notes et refs :

[1]  http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/05/31/le-gouvernement-allemand-detaille-son-plan-pour-remplacer-l-electricite-nucleaire_1529929_3214.html
http://www.umweltdaten.de/publikationen/fpdf-l/4117.pdf (en allemand)

[2] Les économistes écologiques ont démontré les limites de la ‘croissance verte’, et en particulier qu’on ne peut concilier réduction d’un facteur 4 des émissions de CO2 et croissance du PIB (voir les travaux de Jackson, Grandjean, Canfin, Aires, …, l’équation de Kaya/Erlich, etc )

L’effet rebond arrive quand l’amélioration de l’efficacité énergétique est compensée par une augmentation d’autre chose d’autre. Les exemples
sont nombreux et bien connus (réfrigérateur plus efficaces mais plus  gros, maison mieux isolée mais plus grande, appareils électroniques plus miniaturisés mais plus complexes et beaucoup plus nombreux,  moteurs plus efficaces mais voitures plus lourdes, etc.. ) . Taxe et quotas sont les meilleurs moyens pour l’éviter : http://ecolosphere.net/archives/952-contribution-climat-energie-le-rendez-vous-manque/

[3] http://news.yahoo.com/s/nm/20110531/ts_nm/us_german_nuclear_carbon
http://www.swedishwire.com/business/10060-sweden-slams-germanys-nuclear-power-closures
http://www.reuters.com/article/2011/04/04/us-germany-energy-coal-idUSTRE7331BF20110404

« Germany’s nuclear policy U-turn leaves it little choice other than to rely more heavily on coal power, and that could boost its annual carbon emissions by as much as 10 percent […] »

http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3112

« Peut-on ou doit-on choisir entre la peste du nucléaire et le choléra des énergies fossiles ? »… il constate l’urgence absolue de la transition aux renouvelables et rappelle l’importance de la sobriété énergétique.

http://thebreakthrough.org/blog/2011/05/nuclear_or_fossil_can_germany.shtml

[4] http://fr.news.yahoo.com/%C3%A9missions-co2-nont-jamais-%C3%A9t%C3%A9-%C3%A9lev%C3%A9es-072730946.html
http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/05/31/des-emissions-de-co2-record-en-2010-aggravent-le-peril-climatique_1529937_3244.html#ens_id=1504966

Extraits : « Les émissions de CO2 n’ont jamais augmenté si vite : 3 % par an en moyenne depuis dix ans, trois fois plus que lors de la décennie précédente [….]  En clair : sans inversion de la tendance, la planète subira un réchauffement moyen de 4 °C, et bien davantage par endroits. « Pour éviter cela, il faudrait que le niveau des émissions commence à baisser en 2015, puis chute très rapidement à partir de 2020 » [….]  « La remise en cause du nucléaire dans de nombreux pays risque de se traduire par davantage d’émissions liées au gaz ou au charbon. Les marges de manœuvre sont très étroites d’ici à 2020, nous avons besoin de toute urgence d’un changement politique majeur.« 

[5] – Remarquons à ce sujet que leur 2 principaux hommes politiques qui ont décidé de la sortie du nucléaire sont payés par le lobby gazier, Gerhard Schröder en tant que président du consortium lié au gazoduc Nord Stream, et le Vert Joschka Fischer comme consultant pour le gazoduc Nabucco .

Le charbon produit 47% de l’électricité en Allemagne, en augmentation l’an dernier. Le plan Merkel promet de ne pas en construire d’autre… mais pas d’en fermer, et de les utiliser davantage. Voir tout de même http://www.spiegel.de/international/germany/0,1518,472786,00.html

[6] http://www.20minutes.fr/article/734058/milliard-personnes-vivent-zones-menacees-rechauffement-climatique

[7] Lors des négociations du ‘paquet énergie-climat’ en 2008, les Allemands s’étaient opposés à des normes restrictives de consommation des voitures, pour protéger leur industrie, ainsi qu’aux taxes sur le charbon.
Pour les stats de conso, voir http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=DEU&codeStat=EG.USE.ELEC.KH.PC&codeStat2=x

[8] http://www.physorg.com/news/2011-04-german-cabinet-co2-storage-bill.html

« Germany’s cabinet approved a draft law on storing carbon dioxide underground on Wednesday after months of debate as Europe’s top economy wrangles over energy policy following Japan’s nuclear disaster […] »

[9] Les Anglais semblent prendre cette direction, via les villes en transitions, les quotas énergétiques négociables, le ‘carbon budget’, les mesures pour augmenter la résilience au peak-oil, etc… voir par exemple www.allocation-energie.info pour leur projet de système de quota. Les émissions de CO2 sont chez eux en baisses de plus de 0,5 % / an, et ils comptent accélérer le rythme de la dé-carbonisation :
http://www.camecon.com/UK/UKEnergy/PressRelease-UKEnergy.aspx

Extrait : the decline in the UK’s carbon emissions is expected to accelerate from around ½-¾% pa over 2010-20 to around 1% pa thereafter to 2025 as power generation makes considerable progress towards de-carbonisation …

A noter aussi que le ‘Green Party’ anglais ne met la sortie du nucléaire qu’en 7 eme position sur son plan d’action sur l’énergie, dont les priorités sont ‘Reducing demand, securing supply’. Les principales mesures concernent la sobriété (les 3 Rs: Remove, Reduce, Replace), la division par 2 tous les dix ans des énergies fossiles, les quotas énergie/carbones, l’investissement public dans l’énergie, les plans de réduction carbone et la promotion des EnR.  http://www.greenparty.org.uk/policies/policies_2010/2010manifesto_contents.html
Le Green Party  a peu d’élu, mais son influence est grande à en juger par les actions prises par les gouvernements britanniques et les grandes villes, l’avancée des réflexions au niveau académique (Stern, Jackson, Fleming, …) , la prise de conscience par les entreprises, l’implication des citoyens, la richesse et la qualité des travaux des think tank, etc..

[10] http://decroissance.blog.lemonde.fr/2011/04/10/peut-on-encore-esperer-sauver-le-climat-et-la-democratie/

TEQ (Tradeable Energy Quota): Note de lecture – Rapport parlementaire britannique

Les cartes de rationnement, modernisées, sont elles la meilleure solution pour éviter le crash de nos sociétés ? C’est ce que pensent une trentaine de parlementaires anglais, de toute obédience politique, qui viennent d’éditer un rapport proposant le mise en place rapide d’un système sophistiqué de quotas d’énergie négociables, les TEQs (Tradable Enegy Quota). [1]

Ce rapport fait suite à de nombreuses études et débats au plus au niveau en Angleterre, et s’inscrit dans la prise de conscience par les Anglais de l’urgence à penser une civilisation ne dépendant plus du pétrole. Cette prise de conscience se traduit aussi par le mouvement des villes en Transition [2] , les plans de descente énergétiques locaux, la  non-extension de l’aéroport d’Heathrow, le développement de sources d’énergie non carbonées (essentiellement éolien et nucléaire), l’engagement de réduire de 32% les émissions de GES d’ici 2020,  etc…
Il illustre, une fois de plus, l’immense différence d’appréciation sur les conséquences su pic pétrolier et la manière de l’aborder entre la France et l’Angleterre.

Voici la traduction (non professionnelle)  du résumé du système- avec en gras quelques points importants :

  1. TEQ (négociables Energy Quotas) est un système de rationnement de l’énergie (essence, fuel, gaz, électricité), électronique, destiné à être mis en œuvre à l’échelle nationale.
  2. Il y a deux raisons pour lesquelles un tel mécanisme peut être nécessaire: 1) Le changement climatique: pour garantir la réalisation des objectifs nationaux de réduction de carbone. 2) L’approvisionnement en énergie: pour maintenir une répartition équitable de carburant et d’électricité en période de pénurie.
  3. Les TEQs (prononcé “tex”) sont mesurés en unités.
  4. Chaque semaine, chaque adulte se voit crédité, la même quantité d’unités de TEQs. Les autres utilisateurs d’énergie (gouvernement, industrie, etc) obtiennent  leurs unités via des appels d’offres ou des enchères hebdomadaires.
  5. Si vous utilisez moins que votre droit d’unités, vous pouvez vendre vos surplus. Si vous avez besoin de plus, vous pouvez les acheter. Tous les échanges se font  à un prix unique, national, qui monte et descend en fonction de la demande. L’achat et la vente pourraient être aussi faciles que la recharge d’une carte Moneo ou de téléphone mobile.
  6. Tous les carburants (et  l’électricité) ont un «coefficient carbone”; une unité représente un kilogramme de dioxyde de carbone – ou l’équivalent en gaz à effet de serre – émis lors de la production et l’utilisation de ce carburant.
  7. Lorsque vous achetez de l’énergie, comme l’essence pour votre voiture ou de l’électricité de votre ménage, les unités correspondant à la quantité d’énergie que vous avez achetée sont déduites de votre compte TEQ, en plus de votre paiement en argent. Les paiements en TEQs sont généralement automatiques, en utilisant une carte de crédit ou (le plus souvent) le  prélèvement automatique.
  8. Le nombre total d’unités disponibles dans le pays figure dans le Budget TEQ. Le volume de ce budget descend d’année en année – étape par étape, comme un escalier.
  9. Ce budget est fixé par le Comité sur les changements climatiques, qui est indépendant du gouvernement. Le gouvernement est lié par le mécanisme des TEQs, son rôle est de conduire le pays en fonction de la disponibilité du carbone et de l’énergie.
  10. Puisque le prix national des TEQs est déterminé par la demande énergétique nationale, il est dans l’intérêt de tous de s’aider les uns les autres à réduire sa demande énergétique, et de travailler ensemble afin d’encourager un sentiment national d’avoir un but commun.

La première partie du rapport explique le mécanisme détaillé, et en explique les principaux avantages :

  1. La garantie d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre – la quantité totale de TEQ est déterminée chaque année dans le Budget. Le prix par contre est variable et dépend de la demande, moins l’ensemble de la collectivité consomme, moins cher elle paye son énergie
  2. L’ équité entre les citoyens – Certes des personnes ont des besoins énergétiques plus importantes que d’autre (par ex. car leur maison est mal isolée, ou parce que elles doivent prendre la voiture pour aller travailler), mais les conséquences du changement climatiques et de la déplétion seront nécessairement  injustes, et les TEQs obligent à agir là ou c’est le plus nécessaire, par anticipation d’une réduction sans discernement des rations énergétiques qui sera bientôt imposées par la nature.
  3. Un engagement  à long terme.  Le taux de descente énergétique est constant, avec des objectifs de consommations à 20 ans. Les actions sont prises pour le long-terme.
  4. « Laisser l’argent aux consommateurs » – qui sont les plus à même à l’utiliser pour payer les adaptations nécessaires, surtout dans un monde en récession à cause des effets combinés du changement climatique et du peak oil. Les revenus des ventes de TEQs aux enchères alimenteront des fonds gouvernementaux. Les TEQs permettent de réduire la variation du prix de l’énergie.
  5. Aide du gouvernement, dont la priorité est d’assurer la descente énergétique, mais qui est ‘sur le même bateau que n’importe qui’ et ne doit pas passer son temps à écrire des décrets.
  6. Le problème est un problème énergétique, les solutions doivent être de même nature. Les aides financières sont accessoires.
  7. Propriété – le mécanisme appartient aux gens qui l’utilisent, c.-à-d. à tous les consommateurs d’énergie. Le prix des unités est un indicateur du progrès des consommateurs dans la réduction de leur dépendance au pétrole.
  8. Garanti que chaque citoyen qu’il aura accès à son quota d’énergie – même en cas de crise énergétique grave. L’énergie ne sera pas accaparée par les plus riches – qui toutefois pourront en acheter en surplus.
  9. Permets à la fois de s’adapter à la rareté énergétique et au réchauffement climatique.
  10. Avantage international, via la réduction des couts énergétiques et l’avance technologique
  11. « Pull » – Approche coopérative – plutôt qu’approche dirigée par un gouvernement. Les TEQs sont un cadre dans lequel tous les consommateurs d’énergie – particuliers, quartiers, industriels, collectivités locales – coopèrent pour réduire, chacun à leur niveau, les consommations énergétiques. Le gouvernement ne fait que répondre à des demandes des gens. Les TEQs stimulent l’intelligence créative.
  12. Un But Commun : Si la descente énergétique devient un but commun, alors les actions prises par les individus dans leur propre intérêt sont les mêmes que celles nécessaires à l’action collective. Le cadre des TEQs permet à chaque individu de coopérer avec les autres pour développer le principe de proximité, construire des compétences locales pour satisfaire des besoins locaux, etc…

Le rapport explique ensuite l’avantage des TEQs par rapport à la Taxe Carbone. Celle-ci serait plus inégalitaire, ne peut donner un signal continu de descente énergétique et taxe les gens quand ils en ont le plus besoin pour s’adapter. Surtout, la taxe suppose que les autorités savent ce dont les gens ont besoin, alors que la descente énergétique est un cadre dans lequel les problèmes sont gérés par l’ingéniosité locale. La taxe peut établir au mieux une incitation externe, alors qu’on peut faire bien mieux par des incitations intrinsèques. Enfin, la taxe ne peut servir à distribuer équitablement de l’énergie en cas pénurie.

Dans le deuxième chapitre, le rapport revient sur le droit [Entitlement] à l’énergie. Il prend pour acquis le fait que tous les gouvernements dans le monde devront mettre en place, un jour ou l’autre, des systèmes de rationnements, et qu’il vaut mieux s’y préparer. Les TEQs sont prévus pour qu’on puisse dans un premier temps roder le système de rationnement en donnant des droits au carbone, puis quand l’énergie sera rare changer les réglages pour passer, sans violences,  à un rationnement de l’énergie.

Le chapitre suivant,  passionnant, traite de la motivation des gens et de la manière de changer les comportements.  Le rapport reprend de nombreuses études de psychologues ou sociologues sur le comportement humain, qui sont synthétisés par exemple dans le Common Cause Report [3] . L’objectif majeur est en effet de faire partager un « but commun », permettant l’alignement des buts individuels et collectifs. Pour cela, le rapport met en avant 4 lignes directrices :

  • Des incitations intrinsèques. Les gens doivent avoir un intérêt direct à agir, plutôt que d’être récompensés d’une manière indirecte ou d’être pénalisés s’ils n’agissent pas. Les recherches montrent, en effet, que les gens agissent moins s’ils se sentent contrôlés ou manipulés par des récompenses externes, alors que des incitations intrinsèques permettent les aides à  s’engager et à être inventif. Des psychologues estiment que ces mécanismes sont plus efficaces que les incitations de type taxe ou ‘carotte et bâton’
  • Pull’ [Tirer]  – Ce concept vient des recherches en amélioration continue de la production, qui reconnaissent que les personnes les mieux placées pour comprendre une tâche complexe sont celles qui la font, qui en connaissent les détails pratiques. Dans le cas des TEQs, comme un But Commun est défini, les gens n’ont pas à recevoir des instructions ; ils peuvent s’adapter aux circonstances locales. Le gouvernement n’a pas à gérer les détails, mais peut s’appuyer sur la plus grande ressource d’énergie intellectuelle : l’intelligence créative des gens. Ceux-ci ne se contentent pas de suivre des règles, ils vont chercher les réponses, découvrent, découvrent des solutions.
  • Participation – Là encore le rapport cite les travaux des sociologues pour rappeler l’importance de la participation des gens, et indique des pistes pour renforcer la légitimité et l’acceptation des décisions.
  • Coopération – Le système des TEQs est basé sur la coopération entre les différents intervenants et niveaux – les ménages, les communautés, les entreprises et les exécutifs locaux et nationaux. Le rapport décrit toutes les coopérations entre ces intervenants.

Dans le troisième chapitre, le rapport analyse des mécanismes pour fixer les Budgets TEQ et des stratégies de rationnement du pétrole quand il y aura des pénuries, revenant  sur l’importance d’avoir des critères simples et transparents pour assurer la distribution équitable des ressources rare.
Il propose une intégration des TES dans le système européen des permis d’émissions, qui doit évoluer pour prendre en compte des problèmes énergétiques.

La deuxième partie commence par un rappel des problématiques climats (citant globalement les hypothèses les plus pessimistes), les insuffisantes des mécanismes de marché (qui ne distinguent pas les bon et mauvais usages du pétrole), les stocks limités en Uranium, les limites des EnR, etc…

Suit une histoire du concept de TEQ, qui a démarré il y a 15 ans par un article de David Fleming, continué par des recherches académiques au niveau européen et anglais, présenté à la Chambre des Lords en 2004, approfondi dans un livre en 2005, complété par des travaux ministériels,  des audits par des cabinets internationaux, etc…. Des analyses couts-bénéfices ont été faites et discutées longuement, notamment par la Chambre des Communes.

 

Conclusion :

Ce rapport parlementaire est un travail remarquable par la clarté des argumentations et la prise en compte de tous les aspects des problématiques énergie/climat. Une grande force est l’important travail effectué sur les moyens d’impliquer les citoyens dans la transition énergétique.

Ce point, fondamental, est également au cœur des pédagogies développées par les Villes en Transition ou par des chercheurs tels Tim Jackson. L’expérience du débat sur la Taxe Carbone, en France, semble donner raison à l’importance de cet aspect, qui peut constituer un des intérêts majeurs des TEQs.

Ce résumé de quelques pages ne peut donner qu’un aperçu du système proposé, et omet plein de détails qui font sa pertinence. Rappelons que les Anglais étudient ce genre d’approche au plus haut niveau de l’état depuis presque 10 ans !

C’est très révélateur de la qualité du travail effectué chez nos voisins d’outre-Manche pour augmenter la résilience du pays aux chocs pétroliers à venir.  Compte tenu de l’importance de l’énergie sur nos modes des vies et l’imminence de graves problèmes énergétiques, nous serions avisés de nous inspirer de leur approche pragmatique.

 

Thierry Caminel
Ingénieur.

(Cette note peut être diffusée sans restriction)

Références :

[1] Le rapport est téléchargeable  ici : http://www.teqs.net/report/APPGOPO_TEQs.pdf  et un résumé est dispo ici : http://teqs.net/report/summary/  . Cette notre reprend des informations publiées ici ; http://www.energybulletin.net/stories/2011-01-21/if-britain-starts-fuel-rationing-could-us-be-next

En Français, on peut lire :

   [2] Sur les villes en Transition, voir par ex :   http://decroissance.blog.lemonde.fr/2010/06/12/notes-sur-le-bristol-peak-oil-report/  et liens associés

[3] (en)  Common Cause Report – The Case for Working with our Cultural Values – http://www.wwf.org.uk/research_centre/research_centre_results.cfm?uNewsID=4224.

Voir aussi la conférence sous-titrée de Dan Pink: http://www.ted.com/talks/dan_pink_on_motivation.html