Covid – La dernière chance

-6% à -8% ! Telle pourrait être la baisse des émissions de CO2 dans le monde en 2020. Du jamais vu ! Ce que 40 ans de conférences internationales sur le climat n’ont pas réussi à faire, un minuscule virus l’a fait.

Jusqu’ici, les nouvelles étaient mauvaises. Les scientifiques sont de plus en plus alarmistes concernant les conséquences du réchauffement climatique. Leurs modèles et de nouvelles mesures montrent de plus en plus de boucles de rétroaction positive qui accélèrent le réchauffement, et les effets de celui-ci. On sait que des zones où vivent des milliards d’êtres humains vont devenir invivables, ou avoir une production alimentaire très dégradée, ou soumises à des phénomènes météorologiques catastrophiques. C’est en milliards de victimes, disent les scientifiques, que vont se compter chaque degré en plus de réchauffement climatique.

Mais rien ne changeait. Aux États-Unis, au Brésil et dans d’autres pays, les populistes au pouvoir ont abandonné toute protection de l’environnement. Presque partout ailleurs, les dirigeants politiques ont de beaux discours, mais ne font guère mieux. Dans les priorités des gouvernements, le climat passe après la croissance, le pouvoir d’achat, les retraites ou la sortie du nucléaire. Tous espèrent une « croissance verte », où le PIB pourrait augmenter et les émissions de CO2 baisser en même temps. Mais c’est une utopie : depuis 50 ans, pour chaque point de PIB gagné au niveau mondial, il y a eu 0.6% en plus de CO2, et ce ratio ne s’améliore pas.

C’est cette activité économique tant voulue, tant recherchée que le coronavirus chamboule complètement, et durablement. Nous n’allons pas rentrer dans les détails, tant cette histoire est racontée par les médias. Le point important est que les émissions de CO2 baissent parce que l’activité économique baisse aussi, pratiquement en proportion, et ce bien plus que n’ont pu le faire toutes les initiatives telles que les mécanismes de quotas, les accords de Kyoto et autres régulations . Beaucoup de mesures pour réduire les émissions sont récessives, elles freinent l’activité économique, et c’est pour ça que les gouvernements sont aussi frileux que possible pour les appliquer. Mais le coronavirus n’a que faire de nos états d’âme et notre propension à minimiser les risques lointains.

Avec cette épidémie, l’espoir renait que nos petits-enfants puissent vivre sur une planète pas trop ravagée par les conséquences du réchauffement climatique. La condition en effet est que l’augmentation maximum d’ici à 2100 soit inférieure à deux degrés, et, pour cela, il faut que les émissions planétaires baissent de 4% par an. Un Covid supplémentaire tous les 2 ans, et c’est gagné !

Bien sûr, les gouvernements vont essayer, et c’est compréhensible, de tout faire pour relancer la machine économique, arrêter l’hémorragie des emplois, faire rentrer des recettes fiscales pour satisfaire les demandes des populations. De leur côté, les partis « de gauche » et « écologistes » voudront infléchir vers un mode moins carboné, mais peu sont prêts à expliquer aux électeurs que cela passe par une réduction du PIB, donc des retraites, du pouvoir d’achat ou des budgets pour les hôpitaux. Aucun n’est prêt à admettre que, de facto, la « société post-croissance » est une une société en récession.

Mais ces tentatives, qui peuvent fonctionner un moment, seront probablement vaines. D’une part, même si des traitements sont trouvés relativement rapidement (ce qui est loin d’être sûr ), les conséquences de la crise sanitaire seront longues et il y aura tout un tas de réactions en chaîne qui feront se réduire l’activité de nombreux secteurs économiques. D’autre part, et c’est sans doute le plus important, nous touchons des limites physiques de la planète, en particulier concernant le pétrole. Nous avions atteint le pic de production du pétrole conventionnel en 2008, et l’essentiel de l’augmentation depuis était dû au pétrole de schiste américain. Or la production de celui-ci commençait à s’infléchir depuis quelques années, pour des raisons géologiques. En conséquence, le maximum de production de pétrole, tout liquide, a été atteint en novembre 2018. Le coronavirus accélère cette décroissance de la production pétrolière, car en détruisant la demande, il détruit aussi une partie des moyens de production, du fait des faillites, réduction des investissements et dégradation des infrastructures sous-utilisées.

Trump aura beau mettre des milliards, l’industrie pétrolière ne pourra plus atteindre le niveau d’avant-crise, et la production va baisser, inéluctablement. Certes, on aura des rebonds, et les états vont faire tout leur possible pour produire de l’énergie par d’autres moyens – on le voit par exemple actuellement en Chine, qui relance massivement la construction de centrale au charbon. La croissance va repartir, un certain temps, dans certaines zones, mais elle sera bloquée à un moment ou un autre par la contrainte pétrolière – un peu comme cela a eu lieu avec les chocs pétroliers de 1973, 1979 et 2018. Sauf que, cette fois, la géologie limitera nos velléités à ce que le monde continue comme avant. Et il ne faut pas compter sur les énergies renouvelables, le nucléaire ou l’exportation des réserves de l’arctique – les ordres de grandeur n’y sont pas. La décroissance énergétique est inévitable – tout au plus peut-on la limiter et éviter un crash trop brutal.

Certes les conséquences sociales de ces crises dans les prochaines décennies vont probablement être terribles, et pourraient conduire à des régimes autoritaires, des guerres, des millions de réfugiés. Il eût mieux valu que le Monde prenne une autre direction, par exemple après le rapport Meadows sur les limites de la croissance. Il eût été préférable qu’on développe une vision de la prospérité qui ne soit pas basée sur le pouvoir d’achat et la croissance du PIB, qu’on réduise les inégalités dans le monde, qu’on sorte des énergies fossiles avant d’y être forcé. On aurait mieux fait de limiter le libre-échange et la financiarisation de l’économie, et d’intégrer le coût réel des externalités écologiques de nos activités productrices.

Mais on ne l’a pas fait, et il n’est plus temps de changer sans douleur, de trouver des solutions technologiques etc. Pour citer Churchill, « le temps de la procrastination, des demi-mesures, de l’apaisement des craintes, des expédients déconcertants et des délais touche à sa fin. Nous voici à l’aube d’une période de conséquences » . Face au risque croissant d’emballement du climat, ce coronavirus, associé au pic de production de pétrole, va nous contraindre de changer nos modèles économiques et nos modes de vie, et, peut-être, de réussir ce que nous n’avons pas réussi à faire depuis 40 ans : faire baisser fortement les émissions de CO2. Ce pourrait être une chance pour que nos petits-enfants héritent d’une planète vivable. Ce n’est pas rien. Pour paraphraser Hans Jonas, nous sommes obligés « d’agir de façon à ce que les conséquences de nos actions soient compatibles avec la persistance d’une vie humaine sur Terre« . Jonas parlait d’une « vie authentiquement humaine » – c’est à nous de faire qu’il en soit ainsi.

Car cette chance, il faut la mettre à profit. La vie de millions de personnes va être chamboulée par les récessions à venir, avec de fortes montées du chômage et de l’austérité. Mais ça serait arrivé sans Coronavirus. Celui-ci est un accélérateur, bienvenu au regard de l’urgence climatique. Surtout, ces mois de confinements ont profondément changé les esprits, rendant, espérons-le, peut être plus acceptables d’autres politiques concernant les transports, le logement, les loisirs, l’industrialisation – toutes choses qu’on sait indispensable à la lutte contre le réchauffement climatique. Il nous a aussi rappelé au réel, et notre relation à la science a sans doute changé dans le bon sens. Ce faisant, on peut espérer que les thèses complotistes ou populistes ne se développeront pas trop, et que la décroissance, imposée mais comprise et acceptée, sera perçue comme une trajectoire de moindre mal pour éviter la barbarie.

Covid-19 pourrait être une chance, sans doute la dernière. Ne la gâchons pas.

Reférences:

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.